

De : Alexandre Dumas
Adaptation : Jean-Paul Sartre
Théâtre du Nouveau Monde
Du 10 septembre au 10 octobre 2002/09/15
Londres, XIXème siècle,
Edmund Kean, un acteur charismatique, interprète virtuose des personnages
shakespeariens, brûle les planches avant de sombrer dans les volutes de
l’alcool. Immortalisée sous la plume du prolifique Alexandre Dumas, en 1836, la
vie de ce héros romantique fascine Jean-Paul Sartre, écrivain français, qui
adapte la pièce en 1953. C’est cette adaptation que René-Daniel Dubois dirige
au TNM.
Kean est un comédien
exceptionnel, brillant séducteur aux mises en scènes galantes et aux tirades
tragiques. Il anime de son panache et de sa verve, les discussions des salons
où se réunit la noblesse londonienne. Très vite Elena, femme de l’ambassadeur
du Danemark s’éprend de l’acteur. Le prince de Galles sait que Kean n’y est pas
indifférent, aussi lui somme-t-il d’en aimer une autre, moyennant une grasse
compensation financière.
Véritable caméléon,
l’artiste se perd dans son jeu. Sous les traits du magistral Jean Asselin, il
affirmera qu’il n’est pas un homme, mais un acteur. Il donne vie aux héros
shakespeariens, se fond en eux jusqu'à s’oublier lui-même. Cette fuite de Kean,
à la recherche du sens de sa vie, l’entraîne dans une quête identitaire, une
introspection…qui trouve un écho en chacun de nous. Comment vivre dans un monde
qui nous semble révoltant, injuste et ignorant? Devons-nous accepter cet
avilissement insidieux ou bien nous insurger? Quel est le rôle de l’Artiste et
quelle est la nature des relations qu’entretient l’art avec toutes les formes
de pouvoir?
Incarnant l’artiste à
travers ses doutes, ses angoisses, ses questions, l’homme dans son paradoxe,
Kean rétorquera à Elena: «on ne joue pas
pour gagner sa vie , on joue pour être ce qu’on ne peut pas être, pour se
mentir, parce que nous ne voulons pas nous connaître, parce qu’on aime la
vérité et qu’on la déteste».
Héros romantique
personnifiant le désir de s’affirmer dans un monde qui se refuse au changement,
Kean est tiraillé entre le mépris et l’admiration qu’il voue à la noblesse.
Issu du peuple, c’est à la force de son art qu’il s’est extirpé de la masse
populeuse, comme il le dit lui-même «mon
nom je ne l’ai pas reçu, je l’ai fait». Et la divine Elena lui offre
l’occasion de se venger de ce milieu qui le fascine mais dont il ne fera jamais
vraiment partie. Comment? En côtoyant la jeune Anna Damby, une roturière
ambitieuse, qui rêve de devenir une actrice. Mais la malicieuse et sensuelle
jeune femme parviendra-t-elle à faire tomber le masque du comédien?
Avant le lever de rideau, le
contexte de l’œuvre est posé. Un court prologue récité par Jean Asselin en
situe la temporalité. Les cinq actes constituant la pièce sont ponctués par
autant de mises en contexte historique. A chaque acte correspond une époque
charnière: 1820, 1915 (Première Guerre mondiale), 1943 (Seconde Guerre
mondiale), 1968 (guerre du Vietnam), 2002. Le passage d’une époque à une autre
est caractérisé, sur scène, par des éléments distinctifs dans les costumes des
personnages mais aussi par une image, projetée sur un écran, témoignant de
l’esprit dominant de cette période. Le décor, simple mais recherché, fait appel
à l’imagination du spectateur, et à sa participation. Cette participation est
aussi sollicitée par le jeu des acteurs dont la projection est complètement
repensée. Les acteurs ne se regardent que très rarement. C’est vers le public
qu’ils déclament. L’énergie n’est pas concentrée sur la scène, elle circule de
la scène à la salle et de la salle à la scène créant un véritable échange entre
le public et les comédiens, «les acteurs
doivent renvoyer l’énergie vers la salle et capter leur âme» selon
René-Daniel Dubois.
Et de l’énergie, ils en
ont…Que dire de Jean Asselin, magistral Kean, dont le panache et la fougue
illuminent la pièce ou encore de Jacinthe Lague sous les traits de la sensuelle
Elena aux mouvements si gracieux… Une distribution talentueuse dont on
remarquera la performance. Surprise,
étonnement, déstabilisation, réflexion, questionnement: c’est ce que j’ai
ressenti durant les deux heures et demi de représentation. Au tomber de rideau,
on n’est plus tout à fait la-même… Kean nous fait réfléchir…Avec cette mise en
scène audacieuse, René-Daniel Dubois nous offre un moment unique, où se mêlent
risque, ingéniosité, générosité, partage. De main de maître, il a su rendre
avec intelligence et finesse la complexité et la subtilité de l’œuvre du
dramaturge français.
Anne-Caroline
Crespel
Club-Culture