

Il y a des jours où la fragilité des gens et des choses vous sautent aux yeux. Vous avez avec plus d'acuité, la sensation d'habiter un quelconque château de sable. Le moindre vent suffirait à l'anéantir.
Vous vous attachez alors aux quelques être qui vous ont donné jadis l'assurance que l'aventure humaine n'était pas une sinistre farce dont vous feriez malgré vous les frais.
D'être entouré de douceur, malgré les intervalles de grisailles qui finissent toujours par sourdre, n'est pas une mince consolation. Il y a des êtres qui n'en connaîtront même pas l'ombre tout au long de leur vie.
Vous le savez, vous savez que vous êtes un privilégié. De le constater, d'en être imprégné vous empêche de vous plaindre. Ce serait indécent. Puisque la détresse est tout autour.
Pourtant au moment de certains départs, vous sentez que la séparation sera un arrachement. Vous arrive alors une poussée d'angoisse qui vous occupe tout entier. Rien à faire. Comme une poussée de fièvre. Elle passera. Seulement ce sera plus long que la fois précédente. Aucun médicament n'est prescrit. Le temps seulement et peut-être quelques manoeuvres de diversions qui finiront bien par produire un effet.
Ce que vous souhaiteriez alors que les heures qui précèdent les " aurevoirs " soient interminables. Par la suite de je ne sais quel tour de magie, vous auriez eu le temps de témoigner de votre attachement pour ceux qui vont tout à l'heure partir. Avec une émotion, qui ne devrait rien à la sensiblerie, vous auriez les mots appropriées, les regards convenables. Un sourire vous viendrait à la commissure des lèvres qui serait perçu comme un aveu discret.
Pourquoi faut-il que dans les dernières minutes vos yeux deviennent humides. Ces êtres chers qui vous ont distrait tout en vous donnant d'inquiétantes certitudes - quoi, vous comptiez donc pour eux? - s'en iront bientôt dans des ailleurs où ils seront peut-être heurtés.
Il se passera bien un jour ou deux avant que vous parveniez à songer avec une mélancolie raisonnable à ces instants de bonheur que vous avez connus. Vous allez réussir, c'est certain, à vous rendre compte que la séparation n'est pas définitive, que vous les reverrez ces êtres-là, eux qui résument tout ce qui vous rattache à la vie.
Vous devriez être habitué après toutes ces années. Mais non, rien n'y fait. Vous n'êtes jamais parvenu à croire que le bonheur était un état normal. Pis encore, vous êtes convaincu qu'un jour prochain cela vous sera enlevé.
Vous n'êtes pas tellement indifférent - tout compte fait - de l'adolescent que vous avez été, chaviré dès qu'on s'intéressait à lui, craignant de déplaire, maladroit souhaitant mourir mais désireux dans l'instant de s'agiter.
Mais il y a le château de sable. Vous pouvez vous agiter, mais pas n'importe comment. Il est des gestes qui seraient impardonnable pour l'équilibre de l'ensemble. Surtout s'il vente souvent en vos régions.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
