Délicatesses

Je résiste rarement à la tentation de prendre connaissance des inscriptions de tous ordres, des affichettes, des posters qu'on expose un peu partout dans la ville.

Ne pas le faire me paraîtrait un manquement à la politesse. Quand quelqu'un vous parle, il faut se donner la peine de l'écouter. La plupart du temps, je suis déçu. On m'invite souvent à des soirées consacrées à des musiques rugissantes, pour moi à fuir.

Je me dirigeais vers le journal qui me fait l'hospitalité de ses pages, lorsque j'avisais une feuille fixée à un poteau. En grosses lettres capitales, y était inscrit: ÉLOGE DE LA COURTOISIE.

J'en fus tellement renversé que je faillis l'être. Je m'engageais dans la rue sans regarder, une auto me frôla, puis une autre. Non, mais avais-je bien lu? Dans ce monde voué au laisser- aller le plus total, on se préoccupait encore de délicatesse?

Je reviens sur mes pas. J'avais bien lu. On nous conviait même à une conférence dont le thème était société et sociabilité. Ne fréquentant jamais les endroits où l'on présente des conférences, à moins d'être moi-même le conférencier, je n'irais pas. Je me connais trop, m'asseoir une heure ou deux sans bouger à seule fin d'écouter quelqu'un parler, et qu'il faut par la suite applaudir, c'est trop me demander.

Pour me donner bonne conscience, je me suis aisément convaincu que cette fraternité sans barrières qui existe dans cinquante pays, et que met de l'avant le message publicitaire d'un mouvement appelé la Nouvelle Acropole, ne m'intéresse pas tellement.

Je serais plutôt un adepte de la courtoisie individuelle. Je me confonds en remerciements si on me tient une porte et ne tolère pas qu'on aide pas les vieilles dames à franchir une mare d'eau.

Il n'empêche que ces simples mots, éloge de la courtoisie m'ont mis le coeur en joie. Dans mes rêves les plus extravagants je n'y ai jamais songé. S'il n'en tenait qu'à moi, la ville serait tapissée d'éloges divers. On assurerait ainsi la défense et l'illustration de l'amour, de la musique, de la beauté de toutes ces belles choses. On vivrait un peu moins sous l'emprise du commerce. On ne remarquerait même plus les immenses panneaux-réclames et leurs légendes simplistes.

J'oubliais de dire qu'on évoque aussi, à l'occasion de cette invitation, d'un nouvel art de vivre ensemble. En serais-je capable? Je n'aime pas beaucoup les groupes. Un rassemblement de gens courtois, ce doit être horrible. Toutes ces personnes prévenantes, délicates, réunies en un même lieu, l'enfer. Je me contenterais d'une personne courtoise à la fois.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault