Je m'accuse

Il n'est pas fréquemment question dans nos journaux de transport ferroviaire. A moins qu'il ne s'agisse d'un déraillement, - qui survient d'habitude quand il y a des matières dangereuses à bord - ou que l'on discutaille une fois de plus d'un TGV qu'on refusera à perpète parce qu'il n'a pas été inventé par les choses du Sud. Ce pays limitrophe qui s'est construit sur les chemins de fer n'aime plus les trains.

Je les aime, moi. Surtout quand ils sont efficaces. Je me demande toutefois si les Ferrovie dello Stato Italiano sont à la hauteur. Je ne détesterais pas, en l'an 2000, me rendre à Rome pour célébrer le jubilée de l'église catholique, en compagnie de 40 millions de voyageurs.

Surtout que j'ai appris qu'on étudiait là-bas la possibilité d'installer dans les wagons des confessionnaux avec fax, internet, air climatisé, douche, mini-bar et services de massage.

Non que je ne souhaite tellement ennuyer un pauvre homme du récit des fautes insignifiantes qui m'ont accompagné tout au long de ma vie. Y parviendrais-je seulement? Je n'ai pas de mémoire et je suis persuadé depuis longtemps des bienfaits thérapeutiques de l'oubli.

M'attire bien plus en cette affaire l'attrait de l'inédit. Acheter mon billet dans une gare de Milan ou de Turin et demander un billet pour Rome. Le commis, excédé par un travail accablant et les menaces de la mafia, crierait: " Primo Classe? " " Secundo? " J'aurais mon air idiot habituel. Fumeurs ou non-fumeurs? A peine aurais-je précisé qu'il hausserait le ton. Avec ou sans confessionnal?

En première, finirais-je par apprendre, le prêtre se rend à votre siège. Si vous avez du pot, c'est un évêque. Un petit évêque. Les cardinaux ne font que les limousines. En seconde, on vous reçoit dans la voiture du wagon-restaurant, à côté de la distributrice à espresso. Allora?

Je l'avoue tout net, j'irais en seconde. Je pourrais ainsi mieux voir l'aspect rasséréné des pénitentes. L'un des souvenirs les plus précieux de mon enfance vient de ces jours de carême où les plus sordides de nos voisins paraissaient visités par la grâce quand il allait se confesser. Ils me semblaient d'office, moins laids. Or, je ne l'ai jamais caché, j'aime la beauté. Tout un wagon transformé par l'esprit saint et le chant grégorien, ce doit être merveilleux. Le train roule sur un coussin d'air et nous nous dirigeons vers le paradis.

Mais que répondrais-je au contrôleur? Je les connais, ils sont tous menaçants. " Bien confessé? ", me demanderait-il. Puis farfouillant dans sa sacoche, il ajouterait : " Que pensez-vous du Padre Silvano? " Ne sachant s'il s'agit d'un apostat ou d'un membre en règle, je bafouillerais. J'aurais l'air tellement coupable, qu'il me soupçonnerait d'être monté en fraude. Les contrôleurs sont redoutables.

Mais pas autant que moi. Je finirais par tout avouer. Pas au contrôleur, mais au Padre qui ferait la sieste dans une petite chaire aménagée dans le compartiment à bagage.

J'hésite toutefois. 40 millions de pèlerins, c'est beaucoup. Pire que Lourdes, Fatima ou Sainte-Anne de Beaupré, réunies. On devra engager des confesseurs surnuméraires, des non-syndiqués, rappeler des défroquées, avoir recours à des nonnes, et même à des femmes divorcées. Je ne me confie pas à n'importe qui, moi. Et puis je crains les suppléments quand je voyage. M'entendre demander 100 000 lires pour des bonnes oeuvres, je n'apprécierais pas. Surtout quand le train a du retard.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault