Donnez-moi des roses

Depuis peu, je lis les chroniques nécrologiques des journaux. J'aime bien celle du Journal de Montréal, à cause des photos. Un jour peut-être, j'y trouverai mon nom. La photo? Je n'y tiens pas. J'espère qu'on aura alors, pour moi, de délicates attentions. Qu'on soit gentil enfin, qu'on aborde pas mes travers.

Un détail m'irrite toutefois. On n'arrête pas d'inscrire à la fin de ces petites annonces de la mort, la mention: PRIERE DE NE PAS ENVOYER DE FLEURS.

On a beau suggérer au lecteur de faire des dons à différents organismes voués à la santé, je n'en persiste pas moins à croire qu'il s'agit là d'une incitation à la pingrerie. Vous croyez vraiment, vous Joël, que parents et amis vont envoyer leur petit chèque à la Fondation des chercheurs penchés sur l'ardent problème des cors au pied?

Un chèque passe inaperçu. A moins qu'il ne soit fait au nom d'un individu. Au nom du mort, lorsqu'il était encore vivant. Or, dans l'affaire qui nous occupe, l'individu est bel et bien mort. L'Association, elle, a d'autres chats à fouetter, elle n'a d'autres attentions que pour la mise sur pied du Téléthon des cors au pied du Québec. Ce n'est certes pas l'employé à temps partiel, payé au salaire plus que minimum, qui va être ému par votre chèque. Il sait trop bien que le spécialiste du cor au pied, président de la campagne en cours a une sale gueule, qu'il finira sénateur et qu'il ne ressent que dalle au sujet des êtres affligés des plus étonnants spécimens de cors et de durillons du Québec.

Je souhaiterais donc qu'on inonde de fleurs, le salon funéraire qu'on aura choisi pour moi. De toutes sortes, crysanthèmes, bégonias, marguerites, oiseaux de paradis. Je n'aurais rien contre les pissenlits, ceux-la mêmes que je m'apprêtais à manger par la racine, à condition qu'on ne les ait pas arrosés de pesticide.

Dans mon cercueuil, je ne veux pas d'une urne, je m'y sentirais à l'étroit-j'aurais une pensée émue pour les fleuristes, artisans mal aimés de notre supposé Nouveau-Monde. Comment tenir à une civilisation qui ne fait pas la partie belle aux fleuristes, aux boulangers et aux petits marchands qui exhibent leurs denrées aux étals des marchés publics?

Demander aux gens de ne pas envoyer de fleurs relève de la barbarie la plus entière. Nous devenons de plus en plus des philistins, des aliborons. Quoi? Nous passerions notre vie à être encombrés d'ordinateurs, de CD-rom et d'internets et nous aurions même pas droit à des fleurs en la quittant?

Pourrais-je toutefois exprimer le désir de pouvoir acheter des fleurs moi-même pour quelque temps encore? C'est le moment où ma femme me trouve touchant. Elle n'est pas seule. Moi aussi, je me trouve sublime en pareille situation. La fleuriste est de mon avis.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault