

Il m'arrive souvent de songer au temps où j'étais encore réalisateur de radio à Radio-Canada. J'ai même parfois des réflexes qui laisseraient croire que je le suis toujours. Ce ne sont pas des moments exaltants (il y en a eu) ni les pitoyables (il y en a eu aussi) qui me reviennent en mémoire la plupart du temps.
Je me souviens parfaitement d'une série diffusée en 1967 et qui s'intitulait "L'histoire comme ils l'ont faite". Je n'étais pas peu fier de ce qu'on y mêlât textes et extraits de témoignages, la pratique n'était pas courante à l'époque.
Étant en même temps affecté à une émission quotidienne, je ne pouvais pas toujours assister à l'enregistrement des entretiens. C'est ainsi que j'ai loupé une rencontre avec Lionel Groulx. Ce devait être vers la fin de 1966, l'homme avait donc 88 ans.
J'étais occupé ailleurs, mais je m'en veux encore de ne pas avoir fait l'effort de me libérer. J'aurais très bien pu accompagner le journaliste qui pilotait le dossier. Je me serais fait discret, d'autant que le maître- d'oeuvre était un homme intelligent et bien au fait de la question.
Je venais d'avoir trente-trois ans. Pour moi,Lionel Groulx était un vieux, porte-parole d'un nationalisme éculé, trop proche de l'Action française et d'un ultramontisme incommodant. Il m'avait toutefois paru normal de l'inclure dans le panthéon des 39 personnalités qui avaient marqué l'histoire du Canada. J'ai omis de dire que l'opération était placée à l'enseigne du centenaire de la Confédération. Comment passer à côté de l'oeuvre d'un homme qui avait eu une influence considérable comme historien et comme conscience de tout un peuple?
Le montage a toujours été pour moi un aspect essentiel du travail du réalisateur. Deux soirs d'affilée, à la maison, j'avais écouté les confidences du vieil homme, puis j'avais charcuté comme de raison. Jamais je n'oublierai le récit qu'il fit à Louis Martin de ses années d'enfance. Près de trente ans après, je pourrais en répéter mot à mot plusieurs extraits.
Quand on s'est énervé, il y a quelques mois d'un propos anti-sémite de l'homme, j'ai été étonné qu'on laisse tout dire (ou à peu près ) sur un intellectuel qui n'a pas eu la chance de vivre à une période de rectitude politique obligée. Ce qui n'empêche pas la dite rectitude d'être soumise à de curieux impératifs. Un travail universitaire bâclé, aux conclusions téléguidées, et s'était enclanché un processus de démolition dont la médiocrité est confondante.
Je me souviens aussi que deux mois après l'entretien, le vieil ecclésiastique avait téléphoné à mon bureau. À la suite de je ne sais quelle erreur administrative, on ne lui avait pas fait suivre le cachet convenu. Il s'agissait de 25$. Lionel Groulx est mort quelques mois plus tard. Une station de métro porte son nom.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault