

L'une des craintes les plus récurrentes que j'ai entretenues tout au long de ma vie aura été celle d'être réduit au chômage. Il m'arrive par exemple, de faire le cauchemar suivant: je me présente au studio, un matin, un autre écrivain est assis à ma place et lit ma chronique.
Mais mon rêve de la semaine dernière est plus affolant encore. De chute en chute, j'ai abouti à Ottawa dans un ministère où je fais office d'agent de renseignement. Toute la journée, je répète : "ici, 888 D-R-A-P-E-A-U, bonjour !". Je suis courtois avec les gens, je ne brusque personne, pourtant je déteste le téléphone et ne prise pas tellement les drapeaux. Mais je dois gagner ma vie, mes livres se vendent peu, mes dettes au poker sont devenues effarantes. Aussi me semble-t-il plus sage de paraître aimable, voire doucereux quand je fais : "Ici, 888 D-R-A-P-E-A-U, bonjour! ".
La journée a mal commencé. Un vieillard irascible me prend à partie : "Combien faut-il placer de drapeaux rouge et blanc pour avoir droit à une réduction fiscale ?". Je le réfère à Revenu Canada. Il n'est pas heureux de ma réponse. Il menace d'écrire à la Gazette.
Dix minutes plus tard, une étudiante de McGill me demande: "J'ai cousu des drapeaux sur mon sac, j'en ai trois sur mon sweat shirt, serait-il bien vue que je me fasse tatouer une feuille d'érable rouge au front?. Assurez-vous, madame, que le tatouage ne soit pas permanent. Un jour, vous pourriez changer d'avis." Elle raccrocha, furieuse.
L'avant-midi n'est pas terminé qu'un journaliste faussement ingénu me pose une question embêtante : "Est-il vrai qu'on donne un abonnement au club Price à ceux qui feront le salut au drapeau le 1er Juillet?".
Je n'en peux plus. J'oublie ma phobie de l'inactivité. "Oui, monsieur, le 1er Juillet, le 27 Octobre et le jour de l'anniversaire de Madame Copps, on donnera même des billets pour participer au tirage au sort d'une place dans l'Ordre du Canada."
Cette histoire de drapeaux a bouleversé ma vie. Mon cousin n'aide en rien. Il m'a demandé hier si j'avais planté mon drapeau. Il est malin, il sait que j'ai le vertige et que je ne saurais grimper sur mon toît. Pour me venger, je lui ai demandé s'il lisait encore Paul Déroulède, poète patriotard auteur des Chants du soldat, dont les strophes me viennent toujours à la mémoire quand j'entends le mot "drapeau": "La Mort n'est rien. Vive la tombe. Quand le Pays en sort vivant." Déroulède, il faut le savoir, est mort dans son lit.
Comme de raison, mon cousin me boude. Il me souhaite tous les malheurs. Y compris celui d'être condamné à dire : " Ici 888 D-R-A-P-E-A-U- bonjour !"
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
