Le palais d'hiver

Je tolère mal que les choses changent. Ainsi dois-je bien avouer que je vois d'un bien mauvais oeil l'inauguration prochaine du centre Molson.

Comment voulez-vous que je me penche avec une bienveillante attention sur ce nouvel immeuble quand ceux qui l'ont édifié me rendent la vie compliquée depuis près de deux ans?. Ces gens arrivent dans ma rue aux aurores, se garent en face de chez moi, claquent les portières de leurs grosses américaines, n'écoutent jamais CBF Bonjour et bloquent mon entrée de garage. De braves gens, me direz-vous, qui veulent s'épargner ainsi les frais d'une place de parking, qui ont bravé des froids sibériens pour grimper dans des échafaudages.

La belle affaire! Des rustres, monsieur, qui transportent leur cantine, et ce faisant, n'aident en rien l'économie locale. Pas une fois de surcroît, n'ai-je surpris ces hommes de métier, tenir en main l'un de mes romans. Bref j'aurais pourtant bien aimé, je me serais approché, l'air de rien, reconnaissant un titre aimé. Je sens que je serais devenu sportif, j'aurais eu un billet dit de saison, j'aurais supporté les bagarres, je n'aurais pas protesté contre les intermèdes musicaux débiles, l'annonceur-maison m'aurait semblé subtil.

D'avance, je n'aime pas ce centre. Il fait nouveau riche. On me présentera que je n'allais pas très souvent au Forum de toute manière et que mon avis ne pèse pas lourd. C'est oublier qu'on ne se bat pas pour la victoire. On livre des batailles pour la beauté du reste.

Le mien aura du panache. J'irai à cette journée tant annoncée pendant laquelle on offrira aux enchères le mobilier de cet amphithéâtre où, un soir de Janvier 1978, j'ai moi aussi crié: "Guy! Guy! Guy!". La belle euphorie! Il me semblait que c'était moi qui volais sur la glace, ma blonde chevelure agitée par le vent et les bravos. Au bout d'un moment, j'entendais même: "Gilles! Gilles! Gilles! ".

J'aimerais bien mettre la main sur une planche du banc des punitions. Je dirais : "C'est sur elle que s'est assis Serge Savard quand il était plus mince." Peut-être, obtiendrai-je l'un des classiques Larousse ayant appartenu à Pat Burns, qu'il soit annoté ou non. Je me contenterais d'un exemplaire autographié de l'ouvrage de Mario Tremblay, " Dieu existe, je l'ai invoqué". J'en pleurerais d'émotion. Mais, je le sens, la guigne me poursuivra. Je ne rapporterai à la maison que des cubes de glace vendus en sachets. En me confectionnant un gin-fizz un soir, je me dirai: " C'est sur cette glace que Patrick Roy a eu la grosse tête, un soir d'automne."

Ma femme m'a prévenu. Pas question d'installer un siège du Forum dans notre salle de séjour. Même pas les rouges dans lesquels s'assoit Ronald? Même pas. Encore moins trois mètres de bande qui pourraient nous servir de paravent chinois. Nous avons réglé pour un compromis. Pendant les matches, devant mon poste, je pourrai mettre les épaulettes de Réjean Houle, la moustache de Claude Quenneville et décrire la rencontre à haute voix, en imitant Richard Garneau.

Dans ces conditions, on comprendra que le centre Molson Dry m'indiffère. Il va amener dans mon coin si douillet des ploucs, amateurs de hockey, de rock, de patinage sur glace, de Céline Dion et de Jean- Marc Parent. Je crois que je vais déménager près du Forum. Je pourrai alors pleurer comme je l'entends en contemplant nos futures ruines romaines. AVE FORUM ! MORITURUS TE SALUTAT!

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