Une Petite Escapade

La vie ne se prive pas souvent de vous indiquer que le temps fuit. Il arrive même qu'elle n'y aille pas par quatre chemins, vous mettant en présence un peu trop brutalement de réalités pourtant évidentes. Sans bien vous en rendre compte, vous êtes passé de l'autre côté des choses.

Je ne veux retenir ce matin, qu'un rappel plutôt doux de l'inexorable. Chaque fois que j'aperçois une petite auto japonaise d'une certaine teinte de bleu, je pense à une fin d'après-midi d'été, il y a à peu près sept ans. J'étais à la porte de Radio-Canada, une mallette à mes pieds. J'attendais l'arrivée de mon fils. Il venait d'acheter sa première auto.

Nous projetions d'aller passer deux jours au Vermont. Nous y allions tous les ans, vers la même époque. La différence, cette fois, c'était lui qui conduirait. Je me sentais tout drôle, une étape était franchie, je basculais du côté des vieux. Que l'impression soit fausse, exagérée ou carrément idiote, voilà qui n'avait pas d'importance. Je la ressentais sans rien déplorer toutefois.

L'auto est apparue à l'heure convenue. J'y suis monté un peu comme on entre dans une chambre secrète que protégeraient des interdits. Puis je me suis acclimaté. Mon fils conduisant depuis peu, je me retenais de trop lui parler. Je ne lui dirais certes pas que, selon moi, il devrait accélérer un peu ou serrer vers la droite dans les virages.

Je me taisais ou disais un mot sur la tenue de route de la voiture. Je me souviens que mon fils a mis une cassette de chansons de Brassens dans le lecteur. On y entendait LES COPAINS D'ABORD, qui est bien le refrain le plus joyeux que je connaisse.

Nous n'allions pas bien loin, nous les presque copains. Le Vermont, c'est tout à côté. Mais ce voyage là, j'y tenais plus qu'à des périples dans des pays éloignés. C'était mon tour du monde à moi. Je faisais en quelque sorte et en deux jours, le tour de ma vie. M'y accompagnait celui dont la naissance m'avait tant inquiété. Ayant eu avec mon père des rapports plus que problématiques, comment allais-je me débrouiller avec un fils?

C'était pourtant l'émerveillement qui avait suivi. Et toujours ces petites incursions annuelles dans le Vermont, avec un enfant, puis un adolescent, puis un jeune homme. Le ton des conversations avait évolué. La qualité des silences aussi. Je cherchais des assurances, les obtenais souvent d'un mot, d'un sourire ou d'une soudaine confidence.

Que mon fils prennent les choses en mains, qu'il m'indique (sans le désirer) que mon temps achevait, quelle importance? Puisqu'il était là le fils. Je crois même avoir fermé les yeux après le passage réglementaire aux douanes. J'étais en confiance et pas inquiet du tout. J'avais eu ma part de bonheur.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault