

Je ne déteste pas être dissident. Dire oui parfois quand on dit non tout autour. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit toujours facile d'être de glace pendant que les autres s'extasient. On se sent un peu exclus.
Vendredi dernier, par exemple, je montais lentement la côte de la rue Peel, lorsque j'avisai un rassemblement, un grand concours de foule, me disais-je, pour moi. Un défilé. Je n'ai contre les défilés, à moins qu'ils ne soient militaires. Je n'y peux rien, je n'aime pas les uniformes.
Des uniformes, il y en avait. Dans des voitures décapotables avaient pris place d'anciennes vedettes de hockey. En rêgle générale, ils étaient ventripotents et paraissaient transis. En direction de quelques badauds clairsemés, ils adressaient gauchement des saluts qui les transformaient en de vagues Pères Noël. L'exercice allait se terminer. On sentait chez eux un sentiment de lassitude, de fin de réception. Leurs sourires manquaient de conviction, ressemblaient à une supplique. "Aimez-nous encore un peu!" disaient-ils peut-être.
À intervalles réguliers, de puissantes chaines stéréophoniques proposaient le genre de refrains débiles qui ponctuent les matchs. Je n'éprouvais qu'un seul désir, m'éloigner de ce cirque le plus tôt possible. Au boulevard René-Lévesque, j'obliquerais vers la droite. C'est à ce moment qu'un hurluberlu qui s'était déguisé en fantôme tricolore s'adressa à moi. Sur le coup, je ne l'entendis pas bien, la musique était assourdissante. Je finis par comprendre qu'il était bouleversé. "C'est un moment historique ! me dit-il". "N'est-ce pas que c'est émouvant?" Était-ce une raison pour s'affubler de la sorte et me retenir? J'estimai que non et repris mon chemin.
Toute la journée, et le lendemain, on nous a parlé de ce transbordement de reliques. Un mot revenait sans cesse, celui d'émotion. Moi qui m'émeus d'un rien, je n'ai pas été touché un seul instant.
Pour évoquer des centaines de milliers de sans-travail, on parle de "rationalisation de l'entreprise", de "regroupement", de "changements technologiques". Jamais d'émotion. Les chômeurs, les assistés sociaux, les laissés pour compte sont moins émouvants peut-être que ces vieux roublards, anciens athlètes maintenant décatis, que l'on sort de leur purgatoire pour un dernier tour de piste.
Mais je me suis consolé. On commence déjà à être moins ému. Actuellement, c'est l'émerveillement qui prime. La pyramide de Chéops reconstruite bloc par bloc en plein centre-ville ne susciterait pas tant de commentaire élogieux. C'est à croire que la chose est une merveille du monde. De ma salle de travail, je l'aperçois,la merveille. Une horreur architecturale. Je ne le dis pas trop pour ne pas passer pour un mécréant. "Toi, tu n'aimes pas le hockey" m'a reproché mon cousin. Il ne comprend pas qu'on peut s'y intéresser sans trop d'émotion, ni émerveillement excessif.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
