

Pourquoi le cacher, j'aime consommer. C'est l'une des raisons qui me portent à préférer les villes aux villages, les villages à la campagne. Je ne crois pas m'abuser en affirmant d'un même élan que je m'efforce, dans la conduite de la vie, d'être du côté du plus faible.
Le premier, point pour commencer. Les emballages des produits, même les plus inesthétiques, les publicités accompagnées des musiques les plus simplistes et des baratins les plus primaires trouvent en moi une cible de choix.
Étant entré cet après-midi-là dans une épicerie à grande surface, j'avisais au rayon de la biscuiterie un étalage monstre placé sous le signe de la "Moisson de la forêt amazonienne". On comprendra aisément qu'il ait retenu mon attention. J'ai beau m'en défendre, le mot amazone et ses dérivés produisent en moi un effet instantané. Je pense tout de suite, allez savoir pourquoi, à Tarzan et à son petit compagnon qui n'atteindrait jamais les proportions du gorille de Brassens. Ne me dites surtout pas que le héros d'Edgar Rice Burroughs allait d'arbre en arbre dans une forêt autre qu'amazonienne, je ne vous entendrai pas. Plus tard est venue la période de ces guerrières assez sottes pour se couper un sein afin d'aller à la chasse aux perdrix - amazoniennes, comme il se doit - bref, j'ai grandi en Amazonie. C'était mon Eldorado, à moi.
Je me suis donc tout de suite senti en appétit devant cette gâterie. Comment avais-je pu vivre si longtemps sans les fruits de la moisson de la forêt amazonienne? J'avais vécu, mais mal, rongé par l'angoisse, conscient d'un manque. Elles étaient maintenant à ma portée ces merveilles et pour des prunes, à Montréal, primes Air Miles à la clef. D'un geste preste, mais fier, je laissais tomber trois sacs de biscuits aux noix de cajou et du Brésil, dans mon caddy. Je me sentais à la fois exotique et rasséréné. La journée s'annonçait bien. L'accent de la caissière me blessa. Aucune trace de portugais dans son élocution, laquelle trahissait des origines villeraysiennes.
J'aborde maintenant le deuxième point de mon exposé. Vous vous rappellerez qu'il concerne mon penchant pour les justes causes. A peine arrivé chez moi, je n'eus de cesse que je n'aie ouvert le premier de ces sacs à ce point porteurs de poésie. Pas mal, fis-je à la première bouchée. Pas mal, commenta ma femme, que j'avais bassinée pendant une heure avec ma découverte de l'Amazonie. C'est alors que je pus lire sur l'emballage de la légende: "En achetant ces biscuits, vous aiderez à sauver les forêts tropicales ainsi que les populations indigènes qui y vivent."
Je n'ai pas tardé à les trouver fades, ces biscuits. Ils ne goûtaient plus tellement les noix de cajou et du Brésil, mais bien plutôt la récupération rentable de la conscience universelle, la bonne. Combien de nostalgiques de Tarzan dans mon genre se laisseront-ils prendre? Ma femme m'appelle "L'amazonien." Je ne mange plus de biscuits. On a des principes.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
