Ah ! Plaignez! Plaignez!

On parle souvent des affres de la création. C'est à croire que l'écrivain est un être essentiellement souffrant. Je voudrais bien, ce matin, apporter une autre vision des choses, mais je n'y arrive tout simplement pas.

Il y a quelques semaines, tenez, j'ai reçu mon rapport de droits. Je me suis d'abord mis à rire. Trente-deux dollars et vingt-deux cents pour une dizaine de livres au catalogue, on avait dû se tromper. Un coup de fil à l'éditeur arrangerait tout.

Le patron est en voyage me répondit la réceptionniste. Il y avait du soleil dans sa voix. Mais où donc était allé cet homme à qui j'ai tout confié? On fut discret. Tout de suite. je me suis imaginé qu'il était en vacances à Hawaï, des fleurs (de rhétorique) autour du cou. A moins que ce ne soit dans le Sahara, à dos de dromadaire, lisant le Coran ou les sept piliers de la sagesse. Pendant que moi.....

Pendant que moi, je contemplais mon manuscrit. Une liasse de feuilles raturées et maculées de larmes qui remplaçait une autre liasse de feuilles raturées qui...Valait-il vraiment la peine que je raconte l'éveil en moi de la conscience sociale et celle, plus troublante encore, de la sexualité aux années dites de la "Grande noirceur"? Révéler tant de secrets intimes pour trente-deux dollars et vingt-deux cents? J'avais mieux à faire, dépouiller mon courrier par exemple. Des comptes, l'électricité, le téléphone, le câble, les drapeaux de Sheila, les appels à Jojo Savard. Pas de lettres d'admiratrices troublées, ce jour-là, à peine une carte postale. De mon éditeur. Il était à Francfort, le brave homme, à la foire du livre.

"Ici, c'est la folie pure, me disait-il. Je rencontre des tas d'agents littéraires, je n'arrête pas de céder des droits de traduction. J'espère que le maître est bien."

Le maître était rempli d'espoir. Il oublia les trente-deux dollars et vingt-deux cents et se mit à compter en deutchmarks, en couronnes, en lires, en francs divers. Et il ratura de plus belle. Ses compatriotes l'ignoraient, mais l'univers entier le réclamait.

L'éditeur n'avait pas défait ses valises qu'il reçut un appel. "Ces trente-deux dollars et vingt-deux cents, lui ai-je aussitôt demandé, c'est une blague?"

Une erreur plutôt, fit-il, ennuyé. Je suis un auteur compréhensif, à 32.22 $ on comprend vite, le décalage, la fatigue du voyage expliquaient son attitude. En réalité, reprit-il, la somme de vos droits est de quinze dollars et douze cents. Les retours, vous comprenez. Ezcusez-moi je suis vanné, tous ces contacts...."

Tous ces contacts, mais aucun pour moi. Il a été gentil, il m'a dit que la littérature, l'authentique, se meurt un jour on comprendrait mon message.

Mais pourquoi s'est-il fait installer un sauna, une salle de gym et un bar dans la pièce attenante à son bureau? "C'est pour faire diminuer la pression" m'a-t-il expliqué. Et la mienne, donc? Mes enfants se moquent de moi, ma femme est retournée chez sa mère, j'ai son père dans mon lit. J'en ferai un roman. Un roman angoissé. Je n'ai pas de gym, moi. J'espère être un auteur à succès. Pour aller à Francfort, envoyer des cartes postales, mais je n'aurai pas de sauna. J'ai le coeur trop fragile.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault