Indécences

Le studio me semble calme ce matin. Lundi ce n'était pas tout à fait la même chose. On avait choisi de saluer la parution de mon dernier recueil de chroniques.

A cette occasion, j'ai joué la carte de l'humour. A vrai dire, j'étais fort embêté. Je n'allais tout de même pas calquer ma conduite sur celle des têtes couronnées qui, lors des distributions de récompenses, disent merci à papa et à maman. Il faut être discret en pareilles circonstances, me semble-t-il, ironiser pour ne pas paraître ému.

J'ai donc, une fois de plus, évoqué, en soulignant d'un trait gras les souffrances de l'écrivain des matins que je suis. On aura perçu une certaine pudeur.

Ce que je ressentais avait bien davantage à voir avec l'étonnement. J'étais bien entouré. L'homme qui publie mes livres depuis bient“t treize ans s'était dérangé au petit matin, lui dont ce n'est pas l'habitude. Comment me comporter devant lui? Le remercier de m'avoir publié? Ces choses ne se font pas.

D'autant qu'il y avait aussi la présence des gens de l'équipe. J'avais l'impression que mon éditeur était reçu dans ce qui est en quelque sorte ma famille. On s'est bien comporté de part et d'autre. Moi j'ai fait le clown pour dissiper autant que faire se peut mon malaise.

Jamais je ne prétendrais que ce 21e livre m'a procuré autant de joie que le premier. Quand je l'ai tenu dans mes mains, celui-là, il me semblait qu'une autre vie commençait pour moi. Mais jamais je n'oublie ce fait troublant: écrire est une chose, publier, une autre. Vous auriez beau imaginer le plus engageant des récits, il n'est rien tant qu'il n'a pas quitté vos tiroirs. Publier peut paraître une évidence, l'illusion est trompeuse.

Celui qui vous publie "Croit" en vous. Et le prouve. C'est ce que j'ai tenté de dire, l'autre jour, à des cégepiens réunis pour participer à un marathon d'écriture. J'avais devant moi 75 jeunes personnes à qui je devais parler pendant quelques minutes d'une occupation qui a été mienne depuis pas mal d'années. Je ne faisais pas d'humour a cette occasion, d'ironie non plus. Je crois leur avoir dit que devant la page blanche on ne cessait jamais d'être un auteur débutant. Qu'à chaque livre, on réapprenait tout, qu'il était bon qu'il en soit ainsi. J'ai ajouté qu'il ne serait pas mauvais qu'ils se méfient des écrivains de carrière qui promènent leurs certitudes. Ces gens là ont des réponses alors qu'ils siéraient qu'ils n'aient que des questions.

Mon auditoire était si attentif que pour un peu je me serais pris pour le genre d'écrivain que je voulais justement dénoncer. Puis, j'ai saisi au vol quelques regards. Il y a fort longtemps, j'avais peut-être eu ces lueurs dans les yeux. A trop pérorer, à trop faire l'écrivain, je risquais de m'éloigner davantage de cet état d'innocence.

C'est pour cette raison peut-être que lundi j'ai crâné. Il n'est pas facile de dire merci. Comme s'il était évident de publier et de lire sa prose à la radio. Ces chances, je les ai eues. Et n'en reviens pas encore. Merci, donc...

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