Voir Loin

Le Planetarium, je connais. J'habite pas très loin. Dès que je quitte ma maison pour une promenade en ville, je contourne cet immeuble, dont les formes durent bien être futuristes il y a trente ans.

En franchir les portes? Je n'oserais pas. Pendant trop longtemps, je n'ai pas été un grand contemplateur de firmaments. Je marchais les yeux rivés au sol. Comme si je m'étais attendu à apercevoir à terre un portefeuille qu'on aurait laissé tomber par mégarde. Au quel cas, comme bien l'on pense, je le rapporterais à son propriétaire, dont la reconnaissance n'aurait point de cesse, et qui m'aurait invité aux noces de sa fille à Wagadoudou.

J'ai tenté de me corriger. J'ai même fait emplette d'un téléscope. Le modèle en est étudié, le commis m'ayant assuré qu'avec un tel engin je pourrais voir quelques comètes. "Mais il est prudent de se renseigner", m'a-t-il conseillé. "Il y a des jours et des moments propices".

J'ai eu la chance de trouver sur mon chemin pareil guide. M'étant muni de quelques ouvrages spécialisés, je me sentais prêt à un long voyage au pays de la connaissance. J'assisterais aux conférences d'Hubert Reeves, je poserais des questions dont la pertinence lui paraîtrait éclatante. Le maître m'avouerait, dans sa ferme bourguignonne de Malicorne o— il m'aurait invité, qu'il était malheureux qu'un cerveau comme le mien se soit mis en branle si tardivement. Nous le déplorerions tous les deux, allongés sur un transat au pays de Colette, j'oserais avancer ma propre théorie du Big Bang, il en plongerait de dépit dans sa piscine, faisant des bulles dont l'origine remonte à la nuit des temps.

La vie en a décidé autrement. Les débuts pourtant furent excitants. Je m'installais à ma fenêtre en dépliant ma carte du ciel et en posant sur un trépied mes couteux instruments d'observation. Copernic aurait-il agi autrement? Je me sentais prêt à réaliser pour de grandes choses. Le téléphone pouvait sonner, le carillon de la porte d'entrée tinter autant qu'on voudrait, je ne bougerais pas.

Un jour pourtant, je dus me rendre à l'évidence. On tocquait à la porte. On allait même l'enfoncer. D'habitude je n'ouvre pas aux étrangers, ils veulent toujours me faire lire la Bible ou m'abonner à la Gazette. Mais quand j'entendis, "Police !", je me décidai à obtempérer.

L'agent Labonté et sa collègue Lafleur m'ont tout de suite terrorisé. Je me sentais tout à fait minorité visible dans un épisode de Jasmine. "Vous ne savez peut-être pas", commença Labonté Henri, qu'il n'est pas permis de vous mettre à la fenêtre avec une longue vue?" termina Lafleur Huguette.

Moi, voyeur? Je soupçonne une voisine de m'avoir dénoncé. A moins qu'il ne s'agisse de son compagnon. Ces deux-là n'ont pas une tête à se passionner pour la science. Hier encore, le zig m'a dit, d'un air narquois: "Le ciel est beau aujourd'hui, n'est-ce pas?

Dorénavant je ne sortirai ma lunette d'approche qu'en la pointant résolument vers le haut. En serai-je capable, habitué que je suis à marcher, la tête penchée vers le pavé? Le Planétarium est en quelque sorte le symbole de mon humiliation. Cela ne m'empêchera pas de faire don de mon téléscope à ces braves gens. Ils l'exposeront peut-être. Reeves à Malicorne, Archambault à Montréal, même combat !.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault