A Bout de bras

Un auditeur s'en est étonné. Il est vrai, je ne parle plus de mon cousin. Qu'on ne s'imagine surtout pas qu'il y ait brouille entre nous. Comme écrit une romancière point trop portée sur l'humilité, "les chemins de la création m'amenaient ailleurs".

Le cousin, je l'ai vu hier. En verve. Nous avons parlé de sujets affriolants, de la vache folle et néanmoins anglaise, du rapport Durham, des policiers en patins à roulette, des rides de Bernard Derome, du séjour du Maire Bourque sur les bords de la Baie James. Bref, nous voguions dans l'absolu, comme a dû ainsi dire la romancière.

C'est alors que mon cousin a abordé la question du fromage. Il aime le cheddar et pas le Brie, encore moins la Tomme de Savoie. Il mange "Canadien" et boit "écossais". Qu'il m'énerve c'est l'évidence, mais les liens de la famille sont solides. Jamais je ne laisserai une meule de gruyère s'interposer dans des rapports qui sont malgré tout agréables.

Mon cousin, au bout d'une demi-heure de discussion, consacrée au fromage qu'il aime bien tartiner sur des biscottes laissa pourtant tomber une phrase qui me fit sortir de mes gonds. "Et puis, dit-il, en faisant l'important, ces fromages importés coûtent un bras !"

Ca ne sert à rien, je ne peux supporter cette expression. Coûter un bras, d'o— vient-elle? Je ne veux même pas le savoir, tant il est vrai qu'elle m'exaspère. Quelqu'un qui l'emploie est pour moi transformé d'office en une sorte de Jean-Marc Parent, ce n'est pas un compliment.

Voyant que j'étais outré, mon cousin s'est arrêté. "Mais qu'est-ce que tu as? Je t'ai blessé?" J'ai été impassible. De plus en plus intrigué, le cousin s'est penché vers moi. "écoute, on ne va pas se disputer pour si peu. Je prendrais bien une part de camembert et même un peu de Pont-L'évêque." Quelle mauviette, un vrai compatriote, prêt à tout concéder pour avoir la paix.

Pourtant je l'avoue, il m'a touché. Moi non plus, je ne voulais pas l'indisposer, nous avons grandi ensemble, nous allions aux cerises dans les boisés de Lasalle, il m'accompagnait au stade Delorimier, il m'a donné mon premier bolo, je lui ai offert ma vieille raquette de tennis.

Lui apprendre que c'était ce "coûter un bras" qui m'avait plongé dans un tel état d'exaspération, je ne le pouvais pas. Après tout, ne suffisait-il pas que j'oriente la conversation d'une manière qui nous tienne en dehors des considérations d'argent?

J'abordai donc des sujets moins périlleux. Que pensait-il du voyage du Maire Bourque au Liban, de la santé mentale du porc anglais et du sort réservé au rapport Juneau? J.eus beau faire mine de ne pas entendre, de bifurquer d'un centre d'intérêt à un autre, rien n'y fit. Tout finissait par "coûter un bras". Quand j'ai annoncé que je mettais les voiles, une heure avant le moment convenu, mon cousin s'étonna. "Pourquoi pars-tu si tôt?" m'a-t-il demandé. Je me suis retenu de lui dire que je voulais ainsi m'éviter quelques bras. Une mesure d'économie.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault