

Mes parents déménageaient beaucoup. A l'intérieur d'un périmètre plutôt restreint. Souvent j'ai entendu ma mère dire que mon père avait la bougeotte. Avait-il acclimaté son décor, il voulait en changer.
Il m'arrive de penser qu'il serait intéressant de faire en une seule journée la ronde des domiciles divers que j'ai connus jusqu'à la vingtaine. Au-delà je n'oserais pas. Les souvenirs d'enfance sont tellement enfouis dans notre mémoire qu'ils ne semblent plus être les nôtres. De là, leur charme entaché de mystère.
J'additionnerais ainsi en quelques heures les vestiges d'une vie en son début. Peut-être des souvenirs se préciseraient-ils? C'était donc dans ce décor triste à pleurer que j'avais connu ma première grande joie? Une niaiserie évidemment, un jouet plus qu'ordinaire, mais que je n'espérais plus obtenir. Puis le drame, un enfant plus rude le met en pièces avec dans les yeux des lueurs de fureur.
Je me verrais vieillir à vue d'oeil, car mon pélerinage serait chronologique. Je ne voudrais rien brusquer, ne pas courir le risque de mêler davantage un écheveau déjà passablement enchevêtré.
Oserais-je aller jusqu'au bout de mon projet? Sonner à quelques portes, expliquer le but de ma visite? Qui comprendrait ma démarche? Mettre ses pas dans ceux de l'enfant qu'on a été, d'accord, mais celà vous donne-t-il le droit d'empiéter sur la vie privée des autres? Pourquoi des inconnus vous laisseraient-ils fantasmer dans leur propre univers? Profiter d'une maison à vendre ou à louer n'était pas plus une solution envisageable. Comment jouer à l'acheteur intéressé quand on est retourné aux jours de l'enfance?
Je ne donnerai jamais suite à ce projet. Il est trop périlleux pour un homme dans mon genre qui ne peut sans péril regarder de vieilles photos. En ce domaine, il vaut mieux jouer la carte de l'oubli, se contenter d'images floues.
Ou être moins systématique. Parfois, l'été de préférence, je me poste devant une maison, une maison ou j'ai eu huit ou dix ans. Après une halte de cinq minutes- il ne faut pas être remarqué - je poursuis mon chemin. Continuer mon pélerinage ne serait pas raisonnable.
Il vaut mieux retourner à la routine d'aujourd'hui. Celle d'hier vous a de ces airs de tristesse. Que vous ayez été heureux ou non, vous devenez avec le temps un petit homme inconsolé. Il vous semble que le bonheur est derrière vous.
Que faire alors sinon chantonner comme si la vie était éternelle, sans commencement ni fin, comme celle de l'autre dont on nous parlait au catéchisme. Quand on est dans cet état d'esprit, on ne visite pas les anciennes demeures. On les a déjà oubliées.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
