Les dangers de l'affichage

Allez savoir pourquoi, je marche beaucoup ces temps-ci. On m'objectera que ce n'est certes pas le beau temps qui doit m'y inciter, mais quand on a la promenade dans le sang, on sort malgré les intempéries.

Donc, je me promène. N'importe où. Tellement n'importe où que l'autre soir, je me suis retrouvé dans un secteur nettement sinistre de notre sémillante métropole. Une longue enfilade d'usine et d'entrepots, un décor de série noire, soudainement, un bar. Un bar dont l'enseigne portait l'indication suivante en capitales: SERVEUSE SEXY.

On ne m'en voudra pas de m'être arrêté. Dans mon adolescence, le mot "sexy" avait tellement de signification, était tellement troublant que j'en porte encore les stigmates.

Pourquoi ne pas l'avouer, rue Sainte Catherine, je n'aurais pas osé, j'aurais continué mon chemin. À cause des ragots, des qu'en-dira-t-on. Si on me voyait? Je n'oublie jamais que je suis écrivain en titre de CBF-Bonjour et que cette distinction comporte des obligations.

J'étais seul. La rue était déserte. Et puis, on parlait d'une serveuse sexy. Cette particularité grammaticale m'attirait. Ce singulier singulier était tout à mes yeux.

On pensera de moi ce qu'on voudra, mais j'ai jeté un ragard à l'intérieur. À travers la vitre, j'ai ma pudeur. Entre les deux lattes du store vertical, je ne voyais presque rien. Peut-être avais-je trop marché.

Puis mes yeux se sont acclimatés. L'endroit était sombre. Deux hommes étaient attablés, dont l'un, chose horrible pour moi, buvait une bière de piètre qualité à même le goulot. Pour l'instant, je ne voyais rien d'autre. Je ne sais pourquoi, mais je m'attendais que surge une danseuse du ventre servant, nombril au vent, une clientèle nombreuse et néanmoins assoiffée. Je ne suis plus très jeune et en suis resté, au rayon de l'érotisme, à Carmen Miranda et au régime de bananes qu'elle portait sur la tête. Des esprits revanchards diront que cette précision nous mène loin de la danse du ventre, mais ne dit-on pas que l'attrait des corps mène à tout, même à la confusion géographique?

La serveuse, j'ai fini par l'entrevoir. Je ne voudrais pas paraître trop exigeant, mais elle ne m'a pas apparu timide. J'en ai ressenti une tristesse inouie. Quel drame, ce doit être de tenir un rôle qui ne vous est pas destiné? J'en parle en connaissance de cause, ayant longtemps cru être sexy, mais suis devenu plus raisonnable. À la grande satisfaction de mes enfants qui n'osaient plus s'afficher en ma présence. Ce n'est pas facile d'avoir un père séduisant.

La mort dans l'âme, je suis retourné à la maison. J'étais à mi-parcours lorsque j'ai pensé que la serveuse sexy s'était peut-être fait remplacer ce soir-là par sa belle-soeur à cause du party annuel de son club de quilles. Il faudrait que j'y retourne dans quelques jours. Je la verrai peut-être, l'autre. Non, mais quand même, être vraiment la serveuse sexy, la vraie, l'authentique, ce n'est pas rien. Il y en a qui ferait des kilomètres pour voir ça!

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault