L'éveil d'une conscience

Puisqu'on nous parle abondamment ces jours-ci du bras canadien, je ne vois vraiment pas pourquoi je me retiendrais de traiter de l'éclosion d'une conscience québécoise, la mienne.

Côte Saint-Paul venait de s'éveiller en ce matin de Mai 1938. On entendait le tintement des bouteilles que maniait un laitier guilleret. J'étais dans mon petit lit, vêtu d'un coquet pyjama de coton, ouvert sur une poitrine presque virile déjà. Il me sembla alors que ma vie allait prendre un nouvel envol. J'écrirais, je deviendrais Gilles Archambault!

L'analyste: Il faut aussi remarquer l'aisance, la fluidité du style. Archambault se voit déjà en Archambault.

J'écrirais, je... L'analyste: Vous avez remarqué l'inflexion du e dans le je, un écrivain débutant aurait dit : je, bêtement, non ce je majestueux, noble.

En effet, à cinq ans, je savais que j'écrirais des livres qui pourriraient dans les entrepôts de mes éditeurs. Cette vision cauchemardesque - je me voyais sans cesse obligé de transporter des caisses d'invendus me...

L'analyste:Arrêtons-nous ici.

Écoutons plutôt une collègue d'Archambault: "Archambault, c'est Tremblay sans les les Belles-Soeurs; Archambault, c'est la Sagouine sans les planchers à laver".

Je ne jouais presque jamais avec mes petits compagnons. Je trouvais qu'ils étaient plutôt tartes. Les plus stupides confectionnaient des avions de papier avec les feuilles sur lesquelles j'avais écrit mes poèmes. Plutôt que de les vendre à la Bibliothèque Nationale, comme tout le monde.

De là chez moi, un individualisme de plus en plus forcené. Me placerait-on à bord d'un satellite, je refuserais la présence d'américains. Ce que ne peut réussir un bras canadien, une conscience québécoise le réussirait.

"Archambault est un écrivain d'expérience", dit parfois son réalisateur qui en a vu d'autres.

L'analyste: Archambault suit toujours son plan de match.

C'est le doute qui me porte. Et le soutien de mes lectrices. Par pudeur, je n'ai jamais levé le voile sur les passions que j'ai semées sur mon passage. Une admiratrice, qui hélas prend mes livres à la bibliothèque de son village, m'a demandé "Quelles sont les sources de votre inspiration?" Ce sont mes larmes, madame...Quelle sureté dans l'expression, une envolée, un aveu, on dirait qu'il est seul sur la scène. Mes larmes...L'alalyste: Ici Archam....Non, mais vous allez me laisser lire en paix à la fin?

Je souffre depuis l'âge de cinq ans, à cause d'un pyjama ridicule qui donnait l'air d'une fille, animé que je suis par un besoin inoui de crier mon angoisse.

Gravés à jamais: CBF BONJOUR EST FIER DE RENDRE HOMMAGE À UN MEMBRE DU TEMPLE DE LA RENOMMÉE DE LA LITTÉRATURE. Vous ne faites pas de reprise, l'analyste? Vous n'avez pas votre petit crayon? L'éveil d'une conscience québécoise ne vous dit rien peut-être. Quelle époque? On en a que pour le bras canadien. Si je pouvais m'acheter un satellite!

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault