Adjugé !

Il est des mots qui font frémir. Pour moi, celui d'encan.

Il me semble toujours que c'est moi qu'on offre aux enchères. Je suis entouré d'une centaine de pauvres diables dans mon genre. Nous sommes sur une estrade. En contre-bas, une foule hurlante qui mise sur nos têtes.

Vos rangs se font de plus en plus ténus. Même les plus moches trouvent acquéreurs. J'en suis à me bomber le torse ou à trouver des postures propres à attirer l'attention clients éventuels. Parfois je me prends pour le Penseur de Machin, parfois je pose à la façon de Balzac vu par le même Machin. Et je m'éveille en pleine nuit, suant sang et eau.

Mais il n'y a pas que la nuit que cette vision me hante. Je me tiens loin des encans quels qu'ils soient, mais cela ne m'empêche pas de penser à ceux auquels je pourrais assister.

Avant tout, c'est l'encanteur qui me fascine. De le voir manier le marteau avec une célérité que peu de charpentiers possèdent, j'en suis estomaqué à tout coup. Et puis, il y a l'autorité du geste. Les encanteurs vont droit au but. Parfois, vers la fin d'une mise à prix, ils font mine d'hésiter. Mais c'est pour la frime, pour mieux tenter les timorés. En temps normal, ils ne lésinent pas. Ils n'ont de cesse qu'ils n'aient débarrassé la pièce où ils se trouvent de tous les objets qui l'encombrent. Si on ne les retenait pas, ils vendraient même leur marteau.

Je ne leur connais qu'un sentiment, celui de l'impatience. Avec eux rien vraiment ne traîne. Ils peuvent offrir la pire des bimbeloteries avec le flegme qu'ils afficheraient pour proposer un Cézanne ou un Degas.

Que ferais-je dans un encan, moi qui ai passé ma vie à tergiverser? Le bruit du marteau pour commencer me ferait sursauter. J'aurais peur aussi que cet "Adjugé" qu'on prononcerait de façon si péremptoire me concerne directement. Quoi, c'est bien moi qui, emporté par mon goût du jeu, ai misé mille dollars pour acquérir un pyjama ayant appartenu au prince Charles ou la machine à calculer de Guy Bertrand?

Je suis tellement impressionnable. Surtout quand on me presse. Toutes ses mains levées, la mienne surtout, ce serait stressant à la fin. Je ne supporte pas qu'on me tienne tête, je veux qu'on s'efface devant moi. Même si l'objet de mon désir est une babiole dont dans une heure je ne voudrai pas voir l'ombre. L'à quoi bon qui a gouverné ma vie trouverait là une ultime illustration.

On comprend donc que je reste chez moi. Loin de Sotheby's, de Christie's, de Drouot. Il y a des jours pourtant où je me verrais faire le commissaire-priseur. Je vendrais tout ce que je possède. Afin de recommencer à neuf ou de mourir nu. C'est selon. Possessions matérielles, vous êtes bien encombrantes. C'est ce qu'affirment les riches et les partisans de l'économie domestique, dont je suis.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault