

On ne me le fait plus. Avant qu'on arrive à me troubler, il en faudra beaucoup. Ayant tellement navigué dans la vie, sorte de vieux loup de mer à ma façon, je serai désormais de pierre.
Pourtant, l'autre jour, j'avise un panonceau. On y avait inscrit
: DANSEURS EXOTIQUES. L'épithète "
exotique " me titille depuis longtemps. Le mot " danseurs
", non plus, ne me scandalise pas. J'ai connu Fred Astaire
presque en ses débuts.
Mais pourquoi fallait-il qu'on ajoute: " POUR FEMMES
SEULEMENT "? Là, je le dis tout net, je n'ai
pas aimé. Il me semblait qu'on violait mon corps, ce temple
qui m'habite depuis tant d'années.
J'aurais oublié cette contrariété s'il ne se produisait chez moi, un phénomène troublant. Depuis sept nuits, en rafale, je me vois danseur nu. " Dans le simple appareil d'une beauté qu'on arrache au sommeil " (c'est du Racine). Quoiqu'on puisse en penser, la chose n'est pas désagréable.
Il me semble pourtant qu'à mon âge, j'aurais droit à un sommeil raisonnable. Je mets les choses de mon côté, je dors dans un pyjama en coton épais. Jamais vous ne me verrez imiter ces acteurs qui au cinéma, dorment nus comme si bobonne n'avait le coeur qu'à ça.
Hier, tenez, j'ai rêvé que je portais un slip rose cintré coquettement. Des yeux de femmes, chose troublante, étaient braqués sur moi. On trépignait. On glissait des billets de banque à l'intérieur de mon slip. Mais je n'arrivais pas à descendre la fermeture éclair qu'à la suite d'une ruse purement commerciale, j'avais fait poser sur cette petite pièce de tissu. Les femmes devenaient furieuses, me criaient des injures. A les entendre, ces clientes déçues, je n'étais qu'un faux jeton. Je refusais sèchement de dévoiler les trésors de ma virilité.
Au réveil, ma femme m'a dit: " C'est fou ce que tu as mal dormi, cette nuit! La nuit prochaine tu dormiras sur le sofa! " Je n'ai rien répondu. Je ne réponds jamais quand je me sens coupable. Les fermetures éclair, je n'ai jamais su en disposer à mon avantage. Pour dire quelque chose, j'ai murmuré à voix basse : " Je vais m'acheter une chemise de nuit. "
Ce n'était pas la solution Dans mon rêve le lendemain, je n'arrivais pas à me la passer par-dessus la tête. De toute manière, j'avais conservé mon pyjama fin de mieux faire languir mon public, un truc emprunté à une danseuse torride qui chantait aussi dans une baignoire installée sur la scène d'un club de nuit bancal où j'étais allé à l'aube de mes dix-huit ans.
Ces rêves m'ennuient d'autant plus que je n'admets pas que des hommes se promènent nus devant des femmes. Ce n'est pas de jeu. Est-ce que je me dandine ainsi moi? Le ferais-je que je ne ferais payer personne pour assister à la démonstration. J'aime les femmes une à une, pas en groupe. Et j'aurais tendance à préférer celles qui laissent le pourboire sur la table. Pas dans mon slip, à cause des maladies.
Cette nuit, c'est décidé, je ne me mets pas au lit. Ce n'est pas assez reposant.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
