Dis ce que tu veux

On ne peut pas dire qu'on ne vive pas en démocratie. Ainsi-ai-je vu apposée à une sorte d'habitacle, semblable à ceux qui vous permettent de prendre des photos à bon compte, une affiche qui propose: di ce que tu pense. Il n'a pas un t à dit pas de s à pense. CTV qui chapeaute l'opération aime mieux la démocratie que la correction grammaticale, à ce qu'il semble.

Si je n'ai pas pénétré dans l'isoloir, ce n'est pas par pingrerie. Un dollar pour dire leur fait à deux ou trois politiciens, c'est une aubaine. Et, n'ajoute-t-on pas: "Parlez à la télévision" ce pourrait être invitant... L'insulte faite à la langue fran‡aise? à ce chapitre, on a acquis depuis longtemps l'habitude de râler, une fois de plus ou de moins...

Non, j'ai passé mon chemin, après tout je fais partie de ceux qui ont la chance de dire tout haut ce qu'ils pensent. Redoutable privilège, mais dont je ne voudrais pas me départir. Encore que je doive bien admettre que ce n'est pas tellement les avis qui comptent en l'affaire que la fa‡on de les exprimer.

Aussi quand on m'a invité à parler de mon enfance à une émission de radio, ai-je accepté sans hésitation de me compromettre. J'ai promis de dire la vérité, mais je savais bien au fond que je mentirais. Parfois le sachant. Je ne serais jamais loin de ce mentir vrai qu'évoquait Aragon.

Que sais-je de mon enfance en réalité? Les souvenirs trop précis me paraissent insignifiants presque tous. Ce que l'on nomme les "coups pendables" prouesses de quelque ordre, paraissent à la réflexion bien futiles. Je suis bien prêt à admettre toutefois qu'ayant été un enfant plutôt sage je n'ai pas tellement accumulé les espiègleries. Je ne peux donc me rendre intéressant en la décrivant par le bout de cette lorgnette.

Mon enfance me paraît bien plutôt un long moment d'ennui que traversaient des instants de félicité ou de détresse. Je me souviens de la douceur de ma mère, de choses sans importance. Plus tard sont venus des compagnons de jeu, dont la présence toutefois ne m'a jamais distrait d'une solitude essentielle. Mais l'enfance, un paradis perdu? Pas pour moi.

Quand on me fait le récit de débuts dans la vie qui furent enchanteurs (ou qui parurent tels), j'ai rapidement la larme à l'oeil. Il me semble que j'ai été floué. Je n'oublie jamais de me dire que j'y suis peut-être pour quelque chose que je n'ai pas su voir. La consolation est bien mince. Puisque tout est révolu.

Alors j'ai raconté à l'ami Winston une histoire dont on ne saurait dire qu'elle est fausse. Elle avait la vérité du raconteur. Un écrivain qui se souvient ne parle pas de lui tout à fait, il crée un personnage qui lui ressemble, il se souvient d'une intrigue dont il a fait les frais jadis, mais il interprète la vérité.

Pour revenir à l'horreur de CTV, l'écrivain devant un micro ne dit pas tellement ce qu'il pense. Il dit à quoi il rêve. C'est là l'aubaine qu'offre la radio.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault