Des vies bien remplies

Rares sont les gens qui ne se passionnent pas pour les idées générales. Nous écoulons nos vies à nous préoccuper d'écologie ou de pacifisme. Pourtant nous consommons à un rythme effréné et pratiquons avec un blâmable abandon le racisme ordinaire.

Il y a aussi nos indignations aussi nombreuses qu'éphémères souvent. Voyons-nous des exemples de brutalité policière, nous nous émouvons jusqu'au moment où nous serions prêts à alerter Interpol et le FBI si un sans-logis décidait de prendre ses aises dans notre parterre.

Je dois confesser que j'ai été assez léger jusqu'à ce jour pour un problème dont on parle en général une fois par année. À l'occasion d'une de ces fêtes dont nous avons le secret, il est question de ce qu'on appelle, anglicisme oblige, la super-woman.

Le terme m'indispose. N'ayant jamais connu de surhomme - je m'en méfierais de toute manière - je ne vois pas pourquoi existeraient des femmes imbues de toutes les qualités et qui détiendraient de ce fait une supériorité évidente.

Je suis toutefois ébloui par ces jeunes femmes qui réussissent à mener de front une carrière et une vie de mère de famille. Je ne prise pas non plus le terme de "carrière", posons plutôt que la jeune femme se rend à un travail, qu'elle accomplit de façon satisfaisante.

Alors que son compagnon - je suppose qu'elle en a un - a les soucis que lui cause la vie, elle a en plus ceux des enfants, qu'il faut élever (comme on dit ) et aimer. Si le compagnon n'est pas une brute, il apportera son concours, conduira les enfants à la garderie, prendra congé du bureau pour tenir compagnie à un enfant alité.

Mais c'est la jeune femme qui a la responsabilité finale. C'est à elle qu'on téléphonera au travail si l'enfant est aux prises avec une fièvre soudaine ou s'il a un comportement trop en dehors des normes.

Je connais une jeune femme qui accomplit quotidiennement des prodiges de cet ordre. Elle n'a rien de ce qu'on imagine être une super-woman. Fragile et forte à la fois, elle est radieuse plus souvent qu'autrement.Elle a pour son compagnon et ses enfants des attentions constantes. Elle les câline et est câlinée de retour. Ses journées paraissent avoir trente heures. Elle trouve pourtant le temps de lire, d'aller au cinéma, d'être belle. Il lui arrive de céder à des moments de panique comme si elle se rendait compte soudainement de l'ampleur de la tâche qu'elle accomplit.

Quand elle me regarde, j'ai l'impression que nous nous aimons. La certitude, tenez. Pour une fois, je n'aurai pas peur des mots, tant pis pour la pudeur. Cette jeune femme est ma fille. Elle me fait paraître bien dérisoires la plupart de mes lassitudes et de mes indignations. Parfois je m'imagine que la vie pourrait être mieux organisée, plus raisonnable que les femmes...Les idées générales vous dis-je. Mais croyez-vous vraiment que le néo- libéralisme peut nous donner espoir à ce chapitre? Pas vraiment.

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