

On m'annonce au téléphone la mort d'Ella Fitgerald. La dernière des grandes chanteuses de jazz donc, plie son ombrelle. On la savait affligée de tous les maux. Pour elle, sûrement une libération.
J'ai fait ce que je fais toujours en pareille circonstance. J'ai placé un de ses disques dans mon lecteur de disques compacts. J'ai eu peine à l'écouter tellement les souvenirs affluaient à ma mémoire. Rien que de très normal. Elle a guidé mes premiers pas en jazz. À seize ans, en même temps que je découvrais la littérature, s'est ancrée en moi une passion pour cette musique.
Les choses n'allaient pas d'elles-mêmes. Toutefois, je ne m'étais pas encore rendu compte de ce que le jazz est avant tout une musique populaire et qu'il est ridicule de lui appliquer une rigueur qui convient mieux à la musique dite classique. Je n'admettais même pas que le jazz puisse être chanté. Je faisais exception pour Billie Holiday à cause de cette détresse de bête blessée si vite perceptible chez elle.
Mais Elle? Elle qui mêlait jazz et chanson à la mode sans toujours paraître faire la différence, elle dont l'art presque parfait ne laissait passer aucune émotion, il m'a fallu du temps pour l'accueillir dans mon panthéon.
Mon adhésion était à peine acquise qu'elle se mit à devenir peu à peu à elle seule une institution. Elle était la chanteuse de Jazz. Des mémères et des pépères prêts à se pâmer pour le premier crooner venu ne juraient que par elle. Elle chantait en exclusivité dans les salles de prestige du monde entier. Comme bien entendu, on ne manquait pas de l'appeler la grande dame du jazz.
Elle s'amenait sur scène, endimanchée, fringuée comme on l'est sans doute dans les bals de la grande bourgeoisie d'argent de Miami, robe à paillette, bijoux clinquants, souliers dorés. Le répertoire était prévisible, la démonstration impeccable. Il ne restait presque rien de la gouaille des débuts. Le goût du risque s'était affadi. La voix resterait longtemps belle, toujours caressée par le swing. Tant mieux si elle nous proposait du Ghershwin ou du Cole Porter plutôt qu'un bluette à la mode.
Elle n'est plus. Comme au reste la très grande majorité de ces femmes et de ces hommes qui nous ont convaincus que cette musique, le jazz, est pourvoyeuse de bonheur. Avec ou sans s à bonheur. On les accepte tous, les bonheurs ceux d'un instant comme ceux qui durent.
C'est cela vieillir, mon ami. Voilà, ce que je me disais samedi dernier. Ce qu'on a aimé s'évanouit, bascule du côté de l'histoire. L'important est encore de réussir à croire, qu'on est pas trop décati soi-même. Aujourd'hui, Ella, demain de qui sera-ce le tour?
Un jour, le téléphone sonnera. Quelqu'un sera informé de mon passage à trépas. Quelques personnes peut-être diront que je n'avais pas que des défauts. Des tics sûrement comme celui de dodeliner de la tête quand Ella s'adonnait au chant scat ou de rêver si le ton était plus intimiste. Merci Ella. Je vous aimais bien, vous savez, j'ai cessé d'être snob depuis longtemps.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
