Les Musées.

Je n'ai jamais aimé faire les choses comme les autres. Aussi le seul problème que j'aie dans un musée consiste en celui-ci: tout le monde y imite son voisin. Vous allez me dire que ce n'est pas vrai, qu'on y trouve des spectateurs intéressés, d'autres qui se contentent de suivre le guide, l'air accablé. Il y en a qui passent une demi-journée devant la Joconde pendant que certains règlent le cas des sculptures égyptiennes de la galerie Denon en moins de dix minutes.

On parle bas dans un musée. Qu'on porte une casquette à visière à la façon des pilotes de formule 1 ou une tiare, on y a l'air compassé d'un administrateur de salon funéraire. On chuchote comme si on proférait des insanités.

Ce que j'aime par dessus tout ce matin, c'est qu'enfin je peux parler à haute voix dans un musée. Non seulement on me permet de dire ce que je pense sans me cacher, mais on me fournit un micro. Le sentiment de puissance que j'en retire est à vrai dire époustouflant. Pour un peu, je m' imaginerais baron dans quelconque Westphalie. Les toiles que je contemplerais - celles que je viens de regarder ce matin, pourquoi pas? - finiraient par me donner l'impression que je les ai peintes moi- même. Je leur jetterais des coups d'oeil complices avant d'aller chasser dans mes terres. J'aimerais le son du cor et les oeuvres d'art pas un mot. Les conversations à voix basse m'indisposent. Mais il y a pire. Je passe mon temps à faire des additions et des soustractions. Magritte est né en 1898. Il avait donc 36 ans quand il a peint L'Usage de la parole et 62 quand il acheva La Poitrine. J'ai 62 ans, qu'ai-je achevé? Il ressort de ces visites une déprime inqualifiable. La peinture a vite fait de céder le pas aux interrogations métaphysiques. Où suis-je où vais-je?

Vers la sortie au plus vite. Parfois les préposés au guichet me toisent sévèrement. Je n'ai pas l'air sérieux, sortir d'un Musée au pas de course, ça fait plouc en diable. Mais que voulez-vous, je suis terrorisé par le temps qui passe, 1949 - 1902 fait 47. Le peintre est mort à 47 ans, c'était un génie. Et moi qui suis toujours vivant. Un scandale.

L'autre jour, à la porte d'une galerie, on m'a demandé si j'avais songé à devenir peintre. J'ai répondu que non, à cause des tubes de peinture. J'ai horreur d'avoir les mains tachées. J'ai bien assez du ruban de ma machine à écrire. "Consolez- vous, m'a dit l'inconnu - un brave garçon qui a lu un de mes romans - vous ne finirez pas dans un musée." Ce n'est pas sa faute, mais il m'a rendu triste. Je n'aurais pas détesté qu'à ma mort on dispose mes manuscrits dans un musée. Auquel cas j'interdirais, par testament, les émissions de radio. C'est indécent à la fin. Tous ces gens qui parlent à tue-tête. On se croirait à la Chambre des Communes, le jour où Sheila Copps, la diva d'Hamilton est en forme.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault