Silences

J'aime relire, l'été, des livres que j'ai aimés jadis. Il y a quelques semaines, j'ai ainsi passé quelques heures en compagnie de Commerce de Pierre Baillargeon. Paru en 1947 à Montréal, cet ouvrage est bien oublié et le restera probablement.

"Tôt ou tard, écrit Baillargeon, nous prenons le parti du silence. Parti dangereux: à force de garder par devers soi ses idées, on en vient à ne plus savoir les exprimer, à les oublier." Un peu plus loin: "De ceux qui ne disent rien, il faut penser qu'ils n'ont rien à dire."

J'étais dans un hôpital. Autour de nous, la détresse ordinaire. Dans une salle d'attente, on n'est pas fier. On ne crâne plus. Il y avait bien un vieil homme qui racontait une aventure qui lui était arrivée quand il travaillait aux postes. Celui à qui il s'adressait - un inconnu - opinait parfois du bonnet, l'esprit ailleurs.

J'ai alors pensé à l'aphorisme de Baillargeon. À quoi pensait le silencieux? À une douleur, à un malaise qu'il ressentait peut-être. Ou à rien?

Était-il si différent de moi? Devant la maladie, je n'ai jamais su comment me débrouiller. La sienne, on s'en accommode comme on peut, mais celle des autres?

Le postier se mit alors à rire de bon coeur. Par sympathie, son interlocuteur esquissa un sourire. Il ne semblait pourtant pas tant la trouver si bonne, l'histoire de l'autre. C'est ce moment que choisit le postier pour laisser tomber qu'on venait de diagnostiquer chez lui une tumeur maligne. Comme son frère, affirmait-il, rappelant qu'il était mort en moins d'un an. Et il parlait, parlait. Son voisin dut se sentir libéré d'être enfin appelé par une infirmière.

Tout ce temps, je restais silencieux. Parler comme l'autre, j'en étais bien incapable. Mais que n'aurais-je pas donné pour échapper à mon mutisme. Pas de formules, elles ont trop servi, mais les mots simples, qui ont parfois cet air d'inédit qui apaise. Les cherche-t-on, ces mots, c'est la panique. On se mettrait à pleurer, et ce n'est pas le moment.

Qu'ai-je fait pendant ces heures interminables de l'attente sinon me réfugier dans un état proche de l'hébétude. J'en étais venu à connaître les patients par leur nom, je supputais leurs chances de disparaître bientôt derrière une porte, je m'offrais à chercher un café ou un sandwich, tout sauf cet essentiel qu'il ne fallait pas aborder.

Je n'avais pas pris le parti du silence, pour en revenir à mon auteur, le silence était la seule issue qui s'offrait à moi. Restaient les gestes, les regards que dicte depuis si longtemps l'habitude qu'on a de l'autre et qui résument la grandeur inaltérable de la vie à deux.

A peine sorti de l'hôpital, en descendant la rue pentue qui nous menait à notre destination, j'ai retrouvé un peu de mes moyens. J'ai dit des sottises sûrement, mais je parlais. J' avais les yeux humides, je me sentais tout aussi inutile, mais je parlais. Baillargeon écrit aussi que les idées ne vont pas sans échange: "donnant donnant". Je me suis aperçu une fois de plus qu'il y va ainsi des sentiments. A les garder pour soi trop longtemps, on risque de les atrophier. Il faut parfois se méfier des silencieux.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault