Le temps comme il passe

On portera en terre, tout à l'heure, un homme que j'ai côtoyé au temps de mon adolescence. Je travaillais dans une épicerie dont il venait de prendre charge.

Il était loin d'être méchant homme. Ça ne m'a pas empêché de me moquer de lui à l'époque. A seize ans, il ne nous en faut pas beaucoup pour trouver matière à rire. Un rien l'énervait. Le coup de feu du samedi-midi le mettait dans tous ses états.

Plus je me suis avancé dans la vie - ou que j'ai reculé, c'est une question de perspective - plus j'ai songé à lui avec sympathie. Il n'est pas impossible que ma propension toute naturelle à la nostalgie m'ait porté à magnifier ses qualités.

Je me souviens d'un homme simple qui eut quelques passions. Celle par exemple de se faire construire une maison. Il y consacra bien deux ans, négligeant son commerce. Longtemps après, il m'arriva de passer à l'épicerie, histoire de saluer les copains. Comme de raison, il en restait de moins en moins, chaque fois.

Il m'apparut un jour que les affaires n'étaient plus ce qu'elles avaient été. Les tablettes étaient dégarnies, les clients rares. Une épicerie à grande surface avait pris racine non loin. On dut cesser les opérations. A la place de ce magasin, où j'avais appris tant bien que mal à devenir un adulte, s'élevait dorénavant un restaurant cantonnais. Sa marquise m'offensait lorsque, au volant de mon auto, je faisais un détour pour revenir sur ces lieux que j'avais si bien connus une dizaine d'années auparavant. Le restaurant est toujours là, il me semble encore qu'il n'est pas normal que l'épicerie ait disparu.

Qu'arrivait-il de celui qui avait été mon premier patron? Un Dimanche matin il me téléphona. Au début de la soixantaine, il se cherchait du travail. A Radio-Canada, n'employait-on pas des menuisiers? Il s'imaginait que je pouvais intervenir pour lui. J'ai dû baragouiner quelque chose. Une sottise sûrement. J'aurais bien aimé l'aider. Ne l'avait-il pas fait longtemps auparavant?

Hier, consultant par hasard, la chronique nécrologique du journal, j'ai trouvé son nom. Mal épelé. Pas de chance. 84 ans. Je l'entens encore dire à une cliente: Le Christ est mort à 33 ans, c'est à cet âge que je me suis marié. 50 ans s'était donc passés depuis cette scène encore très présente à ma mémoire. Le temps, il n'y a que ça. Le reste?

Peut-être aurais-je dû me rendre au salon funéraire. Je me suis dit que la démarche aurait été bien inutile. Offrir mes condoléances à des gens que je ne connais pas, à ses filles qui doivent bien avoir près de la cinquantaine maintenant et que j'aie connues au berceau?

Et puis quand je remue le passé avec trop d'insistance, j'en ressens un malaise certain. Me mettre à pleurer devant des inconnus, ils ne comprendraient pas. Je préfère me souvenir de cet homme qui affichait une moustache à la Ronald Colman acteur fort connu à l'époque.

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