Loisirs

Dans les années soixante, on nous bassinait avec la civilisation des loisirs. Je me souviens qu'alors, n'étant pas très heureux au travail, je me prenais à rêver à ces temps de farniente qui viendraient.

Bien sûr, il a fallu déchanter. Elle n'est pas à nos portes, cette civilisation. Les loisirs sont même devenus de plus en plus onéreux. J'ai été étonné, l'autre jour, d'apprendre ce qu'il en coûtait pour assister à un match de hockey. La moitié de la somme qu'il faut alors débourser me paraient exagérée. Il en est ainsi pour la plupart des divertissements auxquels on vous convie.

Il faut trimer dur pour pouvoir se payer ce genre de sorties. Rien à voir avec la civilisation des loisirs, cet éden que j'envisageais jadis avec tant de béatitude.

Mais il y a autre chose encore. Des années ont passé. Je me suis amusé à mon rythme. Les alternances de travail et de divertissement m'ont paru convenables. À l'évidence, je ne voudrais pas pour tout l'or du monde de cette période de vacances perpétuelles.

Un jour, je le sais bien, je devrai me résigner, me retirer dans mes terres. Mais ce ne sera certes pas de gaieté de coeur. Il y a des êtres à qui le repos convient à merveille. Ils s'estiment heureux d'être sur le terrain de golf ou sur un voilier. S'ils le pouvaient, ils se contenteraient de cette vie-là. L'heure de la retraite venue, ils exultent, ils sont au paradis. Il m'arrive de les envier. Ils sont appelés après tout à une conception plutôt sereine de la vie. Ils savent s'arrêter, faire une halte. Je n'ai jamais su.

Un aphorisme d'Elias Canetti me convainc particulièrement : Devant la mort, accélérer, accélérer. Je me suis reconnu dans cette phrase de l'écrivain. Pour des êtres dans mon genre, s'arrêter équivaut à accepter de mourir. Alors qu'il est tellement plus exaltant de jouer de façon pitoyable - j'en conviens - à repousser les frontières de la mort.

A certains moments de fatigue, je me dis qu'il serait quand même bien d'aller dans quelques oasis et me laisser bercer enfin par la suite des jours. Il ne me faut pas quinze minutes pour me rendre compte que ce souhait est irréalisable.

Pour une fois, l'histoire a tourné dans une direction qui me convenait. La civilisation des loisirs signifierait pour moi la permanence d'un état proche du malheur. Tant que je continuerais à m'agiter, même en me demandant si le geste en vaut la peine, parfois persuadé du contraire, je ne serai pas livré à moi même.

Nous avons eu - ma conscience et moi - trop de conversations. Nous nous sommes tout dit, c'est-à-dire à peu près rien. Il est temps de passer à autre chose. Vive les rumeurs qui étourdissent.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault