Engagement

Dans un singulier état de vacuité, j'attendais l'autre jour le métro. Je voyais défiler devant moi des gens de tous les horizons. Ne manquait plus que Monsieur Boutros-Boutros Ghali. C'était exotique en diable.

Pourquoi, comme les pigeons de La Fontaine, s'envoler vers les rives lointaines, ayant ainsi l'étranger à demeure? Mais mon attention fut attirée par un petit dépliant qu'un zélateur venait de mettre à ma disposition. Je fus étonné de ne pas y voir de feuilles d'érable rouge. on en trouve partout. Il ne s'agissait pas d'un appel au nationalisme. Mais d'une suggestion plus troublante encore.

"Voulez-vous avoir une relation personnelle avec Jésus-Christ?" demandait-on. Comment ne pas être secoué, surtout quand on a comme moi une nature impressionnable. D'autant que je suis toujours porté à m'imaginer que les questions de ce genre sont en réalité des ordres.

Une relation personnelle avec quelqu'un, c'est à faire peur. On accepte de prendre un café, on raconte sa vie, on se prend les doigts, et c'en est fini de sa liberté. Encore que je doive bien admettre qu'il n'est pas désagréable de plonger son regard dans les yeux de l'autre et de se dire que cette fois au moins on semble conquis.

Avec le Christ, je n'oserais entamer une relation dite "personnelle". Trop de choses nous séparent, les chemins de croix, la vie publique, le célibat des prêtres et l'obligation qui m'a été faite pendant si longtemps de manger du poisson le vendredi. Il y a aussi cette Marie-Madeleine qui me gêne. Mauvais genre au fond.

Ouvrant le prospectus, je suis tombé sur deux diagrammes. "Ces deux cercles, indiquait-on, illustrant deux façons de vivre. Primo: Une vie sans Jésus-Christ. Secundo: Une vie confiée à Jésus-Christ". Dans le premier cercle, on avait inscrit "Moi". Dans l'autre: "Le Christ et moi."

Je devais me rendre à l'évidence. Dans mon cercle, j'étais seul. La plupart du temps, je m'en accommode plutôt bien. À d'autres je me résignerais à la garde partagée de mon moi. Le Christ? Pourquoi pas. Pourtant je craindrais qu'il ne s'installe à demeure. Vous savez, ces invités qui viennent pour une heure à votre chalet et qui ne mettent les voiles qu'au bout d'une semaine, après avoir vidé le frigo.

Même brève au fond, la relation avec celui-là ne pourrait jamais être personnelle. Ayant un profond respect de l'Histoire, je serais trop impressionné, je me contenterais de l'écouter, ses paraboles, à ce qu'on prétend sont redoutables. Avec le résultat que mon moi disparaItrait du cercle. Je serais anéanti.

L'arrivée de la rame m'a sauvé. J'ai quand même pu vérifier que l'apôtre aux imprimés religieux était un grand sèbre cravaté. Il "scotchait" même la publicité de son agence de rencontres sur le plan du métro apposé au mur. Il est vrai que lorsqu'on a des relations en Haut Lieu, il importe peu qu'on confonde Honoré-Beaugrand avec celle d'Henri-Bourassa. On prend sa limousine et tout est dit. La vie éternelle personnalisée en prime.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault