Impatience et amitié

Il reste encore beaucoup en moi de l'écolier qui ne pouvait se retenir d'aller porter sa copie au maître, toutes affaires cassantes. Je quêtais alors une approbation. Non que j'aie été plus rapide qu'un autre. Plus impatient, sûrement. Beaucoup d'années ont passé sans que se modifie en moi cette nervosité première. A peine me suis-je attaqué au premier jet d'un manuscrit, je m'empresse de le tendre à mon conseiller littéraire.

Si j'en use ainsi, c'est que le conseiller en question est un ami. Je n'oserais pas comparaître devant lui dans un accoutrement négligé, mais je lui apporte dare-dare des brouillons informes. Je suis comme ces bavards qui ne peuvent conserver un secret. Il me faut parler, indiquer un cheminement, même à peine amorcé.

Comme alors, je cherche une approbation. Non qu'on me donne un satisfecit, mais qu'on me dise que je peux continuer. Les fondations ne seraient pas trop mauvaises. Après, on verrait. Ces phrases sans lien parfois, ces chemins empruntés puis abandonnés, ces balbutiements, qu'en pense-t-il ? Mes borborygmes peuvent-ils devenir des paroles ?

Il a de la délicatesse, l'ami. Il annote à la mine de plomb les pages que je lui apporte. Connaissant mon état d'inquiétude permanent, il s'avance à pas feutrés. J'apprécie comme il se doit, sa pudeur, sa lente patience. Nous nous connaissons depuis 25 ans à peu près. Nous nous sommes vus la première fois à une rencontre d'écrivains. Pas le lieu idéal pour moi. Un trop grand concours de foule. Et des écrivains réunis, ce n'est pas la joie. J'ai su dès ce moment que cet ami-là, il me le fallait. Et rapidement. L'impatience, toujours. Qu'il soit mon cadet d'une quinzaine d'années me convenait tout à fait.

L'ami a fait de la littérature l'affaire de sa vie. Il a pour Cortazar et Kundera une fascination que je ne partage pas toujours. Ces dernières années, j'ai même déploré - sans le lui dire, on est discret - qu'il se soit à ce point mis au service de l'oeuvre de Gabrielle Roy.

Ma position serait celle d'un homme plus très jeune qui souhaiterait que son ami consacre plus de temps à sa propre fiction romanesque. Je me souviens d'un récit superbement écrit intitulé L'incroyable odyssée. Il me semblerait qu'il devrait se mettre à une longue nouvelle ou - qui sait ? - à un roman.

Mon impatience - toujours elle - ne me laisse pas de répit. Alors que mon ami vient à peine de terminer un travail colossal, je le vois de nouveau à sa table de travail. Se lançant dans une oeuvre dite d'imagination, s'abandonnant aux joies et aux peines de l'introspection, il nous entraînerait dans une narration qui inviterait au plaisir inestimable que procure le maniement des mots. Beauté, mon beau souci rappelait Larbaud.

J'aurais pu, ce matin, évoquer ma lecture de Gabrielle Roy, une vie, mais ces choses ne se font pas devant un micro. Nous avons trop l'habitude, mon ami et moi, de ces conversations à bâtons rompus pendant lesquelles il est question de la vie, de la littérature et du temps qui passe. Je me contenterai de dire qu'il s'agit d'un livre de fidélité et d'admiration.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault