L'inspiration

Pas besoin d'avoir le vague à l'âme pour se rendre au magasin de l'Armée du Salut. Il s'en trouve un à cinq minutes de chez moi. Le vague à l'âme, je l'avais bien un peu, ce jour-là pourtant. Il pleuvait des cordes, quelle importance, je devais sortir, marcher.

Je n'étais pas allé là-bas depuis des mois. Première constation, on avait repeint les murs. Du coup, les lieux semblaient moins tristes. Un peu plus, et j'étais déçu. Nul doute, j'étais venu à la recherche d'une certaine tristesse.

Tout autour des vêtements d'occasion suspendus à des tiges métalliques. Manifestement ils ont été nettoyés, du comme neuf. On essaie une veste, on disparaît avec un pantalon. Les prix sont modestes. Une dame se dirige tout sourire vers la caisse, les bras chargés de vêtements pour enfants. Il y a dans sa démarche une gaucherie qui n'appartient qu'aux pauvres.

Je me réfugie dans l'arrière-salle. On y trouve de tout, des appareils électro-ménagers jaunis, des tourne-disques qui paraissent bien mal en point, des téléviseurs. Tout cela a abondamment servi. Sur des étagères, une panoplie de menus objets.

C'est là que je m'attarde. Peu de choses me touchent autant que ces babioles souvent très laides que des gens ont accumulées tout au long de leur vie, et qui leur tenaient lieu de beauté. Trophées de ligues de quilles, cendriers ou verres rapportés d'un voyage en Floride ou aux chutes Niagara, tasses offertes par une brasserie à l'occasion d'une campagne de promotion. Les objets ne sont pas toujours ébréchés. Disposés comme ils le sont, pêle-mêle, ils vous tireraient les larmes. Ils paraissent arrachés à un décor, à la vie même.

Je croise un garçon qui me regarde avec attention. Est-ce un employé qui me trouve trop fureteur? S'attendrait-il à ce que j'achète quelque chose? Après tout, je suis dans un magasin. Pas dans un musée. Au bout d'un moment, il se décide. Vous venez ici pour l'inspiration?

Il sait donc que j'écris. Tout de suite, je me justifie, comme si j'étais coupable d'une faute. Je me sens un peu usurpateur, un peu voyeur. Je finis par dire que n'habitant pas loin, je viens parfois jeter un coup d'oeil sur les livres qu'on offre à l'étage supérieur.

Il ne me reste plus qu'à monter l'escalier. Comme d'habitude, je ne dénicherai rien. Les livres vieillissent aussi vite que nous, les best-sellers ou les chefs-d'oeuvre d'hier ne seront plus bientôt qu'un souvenir. Aussi hors du coup que le cendrier offert, vers 1950 par les fabricants de la cigarette turret, mon père en fumait.... Il avait raison, mon inconnu. J'étais passé par l'Armée du Salut pour l'inspiration. Cette petite chose que je vous raconte ce matin en est le résultat. La pêche n'a pas été miraculeuse. La dame, elle, devait songer à ses enfants en se dirigeant vers la caisse. L'inspiration, elle ne savait qu'en faire probablement. Trop de soucis.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault