

Je ne m'en vante pas, mais je n'entre pas souvent dans les églises. À moins que je ne sois en voyage. À Montréal, je crains d'être vu.
Mais André Croteau m'a troublé. Dans son album, Les belles églises de Montréal il a consacré quelques pages à l'église Saint-Paul. Mon coeur n'a fait qu'un bon. Après tout, n'est-ce pas dans ce temple que j'ai fait ma première communion?
Enfant, je m'y rendais avec régularité. On m'avait même convaincu qu'il fallait aller à la messe tous les matins du carême. A l'adolescence, je me suis mis à être mécréant. Le dimanche matin plutôt que d'assister à la messe, j'allais dans un restaurant où je prenais un café.
Les photos m'ont rappelé quelques souvenirs. Bien vagues, à vrai dire. C'est fou ce qu'on ne retient rien. Le texte m'a toutefois paru fort instructif. "La population est réduite mais l'économie fort florissante : dans un pays en construction, les outils se vendent facilement. Or c'est à Côte Saint-Paul que se trouvent la plupart des manufactures de clous, de haches, de pelles et d'outils de tous genres."
J'aurais dû faire l'impasse sur ce détail. Moi qui déplore si souvent d'être maladroit, de ne pas savoir me débrouiller dans le quotidien, j'aurais été élevé au milieu d'artisans de haut vol? Une manufacture de clous, a-t-on idée? D'en voir un me rend malheureux. Je m'imagine toujours qu'il va me falloir utiliser le marteau avec.
Comment voulez-vous que j'aie eu une enfance heureuse dans ces conditions? Tout autour de moi, on maniait l'égoïne prestement, on sifflotait sur les échafaudages, or mon destin était de chanter la douleur humaine à commencer par la mienne qui était noble et touchante.
L'auteur raconte que l'église a brûlé deux fois, qu'à chaque occasion, on l'a rebâtie. Nous sommes ainsi à Côte Saint-Paul, de fieffés entrepreneurs. Si Péguy nous avait connu, il se serait désintéressé de Jeanne d'Arc.
Je les entends déjà, les envieux : "Vous qui n'avez jamais touché à un rabot ou à une ponceuse de quoi vous mêlez-vous?" Je me mêle de ce qui me regarde, monsieur! Je suis la parole des constructeurs d'église. Je ne monte pas jusqu'au clocher, j'ai le vertige et je n'ai pas mon permis de travail mais partout au Québec - et ailleurs si le voyage était pris en charge - j'ai porté le flambeau de mon quartier.
Il me semble cependant que l'auteur aurait pu se donner la peine de signaler par une petite croix l'endroit où j'ai pour la première fois laisser tomber mon missel afin d'attirer l'attention de la petite voisine qui portait un béret coquettement incliné sur le front et dont la mère donnait des rendez-vous secrets au sacristain, qui en mourut peu de temps après.
Mais que voulez-vous, il faut être raisonnable. Dans une édition subséquente peut-être on ajoutera ma photo en premier communiant. J'étais purement irrésistible. Pourtant la petite voisine ne s'en aperçu pas. Ma vie de sacrifié commençait déjà.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
