Tout le monde descend

Je n'ai jamais trouvé tellement intéressants les écrivains qui se plaignent de leurs difficultés à écrire. En ce domaine, il me semble que si l'occupation n'est pas agréable, il faut l'abandonner.

Cette chronique, par exemple, dont je viens d'entreprendre la lecture devant vous a été commencée à bord d'un car. Le trajet Montréal-Québec, je n'étonnerai personne, en l'affirmant, est d'un ennui confondant. Ayant essayé sans succès de lire, de m'intéresser aux mots croisés, je me suis rabattu sur l'écriture.

Je peux écrire partout même sans ma machine à écrire. Il suffit que j'en aie le goût. La chaussée glacée et cahoteuse compliquait un peu les choses, mais qu'importe! J'écrivais.

J'avais cependant l'impression d'être surveillé. Ma voisine m'avait à l'oeil. À aucun moment pourtant me demanda- t-elle ce que j'écrivais. J'en vins même à déplorer qu'elle pousse la discrétion un peu trop loin.

Elle ne me reconnaissait donc pas? Ne savait-elle pas que je venais de m'illustrer à ce micro même quelques heures plus tôt? Je fus tenté d'engager la conversation. L'air de rien, j'aurais laissé tomber: " Quand une idée me visite, il faut que je passe à l'acte tout de suite comme Camus! " ou encore: " Rien ne vaut les voyages en car pour stimuler l'inspiration ", disait Malraux.

Ma voisine se souciait de ce que j'écrivais comme de colin-tampon. C'est alors que je me mis à craindre qu'elle ne soit une inconditionnelle de Céline Dion, auprès de qui je venais de prendre mes distances en ondes ou encore sa cousine caissière chez Nickel's. Vers la fin du trajet, elle me dirait que je n'étais qu'un envieux, dont les romans moisissent dans les entrepôts des solders, alors que l'autre ne trouvent même plus intéressant d'aller chez le pape.

Pourtant rien de tel ne se passa. J'écrivais dans l'allégresse et ma voisine parut même sommeiller. A d'autres moments, il me sembla qu'elle jetait un coup d'oeil sur mon texte. Il est clair qu'elle n'en pouvait rien comprendre. Le car brimbalait à qui mieux mieux, ajoutant au tremblement d'émotion qui s'empare de ma main dès que j'aborde les profondeurs de ma conscience. J'étais de plus en plus un écrivain intimiste et secret.

Au moment d'arriver au terminus toutefois, et tout en réunissant son barda, elle fit: " Vous n'avez pas voyagé en limousine aujourd'hui? " puis après une pause: " Votre chauffeur est malade? " Elle me prenait pour un ministre. Lequel je l'ignore. Il y avait dans ses yeux une admiration sans borne. Je lui ai même autographié son exemplaire du "Soleil". Je crois que j'ai signé Bernard Landry. Elle a paru comblée au-delà de toute vraisemblance.

Il n'y a pas à dire , le travail de l'écrivain est plein d'embûches. Non seulement doit-on créer dans toutes les conditions imaginables, il lui faut en plus passer pour un ministre.

C'est à se demander si les confrères geignards n'ont pas raison. Ecrire, c'est souffrir. Tout le monde descendait, je suis descendu de haut, non mais me voyez-vous en ministre?

Gilles Archambault le 21 novembre 1996.