

Les livreurs de pizza ne connaissent plus notre adresse. Ceux qui distribuent les prospectus de ces restaurants, si. On dirait même qu'ils m'ont pris pour cible. Ma boîte aux lettres est pleine de ces dépliants qui détaillent des menus pas toujours affriolants et dont la piètre correction orthographique et syntaxique est la norme.
Je ne les lis plus depuis longtemps. Pourtant, l'autre jour, le courrier m'apportait en même temps qu'un message de mon député, un fascicule contenant une liste de plats à commander de plusieurs restaurants.
"Tiens, me disais-je, c'est nouveau. Habituellement ces gens annoncent chacun de leur côté". J'y trouvai des raisons d'affaires connues. Puis une surprise: La Maison du Egg Roll!
Vivant un peu en dehors du monde, et m'en portant bien, je m'étais imaginé que ce restaurant où se tiennent avec une régularité déconcertante les soirées de Cité Libre était une fiction de l'esprit, une sorte de lieu mythique.
On comprendra que je n'ai pas tardé à consulter leur menu. Préparait-on là une cuisine chinoise particulière? Les rouleaux de printemps avaient-ils une saveur de plein emploi ou un parfum de TPS? Quels messages trouvait-on dans les fortune cookies, surement bilingues en tout cas? La sagesse de la dynastie des Ming et des Tang avait-elle cédé la place à celle des Martin et des Copps?
J'ai épluché la carte. Rien de politique, même pas d'offre d'abonnement à cette revue pour finissants libéraux. Mais je n'avais pas perdu mon temps. J'avais l'adresse du restaurant.
Le lendemain je me suis rendu à la porte de ce temple de la restauration et de la pensée. Le chauffeur de taxi m'a dit: le restaurant est fermé. "Ça ne fait rien, lui ai-je répondu, ce n'est que pour regarder".
J'ai été un peu déçu. L'intérieur semblait tout à fait banal. Notre imagination est souvent trahie. Comme la première fois où je suis allé au Procope à Paris. Je croyais y rencontrer l'ombre de Voltaire, je ne trouvais que des touristes américains.
Il n'y avait rien à voir. Comme lors des accidents. Et je suis retourné chez moi à pied. La rue Notre-Dame à cette hauteur est d'une désolation à pleurer. Tout paraît déglingué, les immeubles sont abandonnés, placardés. Un climat d'indigence généralisée. Je me demande si je serais capable d'assister dans ce décor à des discussions politiques pour initiés, donc pour gens plus à l'aise au Ritz qu'au Burger King? Je m'y sentirais en porte-à-faux, un peu tricheur. À tout prendre, je préférerais commander un rouleau printanier, un poulet au gingembre et le manger chez moi, sans devoir entendre les lieux communs qu'on ne manque pas de débiter lors des assemblées de ce genre. Heureusement, je n'ai plus l'estomac que j'avais.
Gilles Archambault
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