Ciel ! Une lettre !

Je n’y peux rien, quand j’ouvre une lettre qui m’est adressée aux soins de l’émission, je suis presque toujours inquiet. Comme si je craignais qu’une personne quelque part allait finalement me dénoncer, me river mon clou.

En neuf ans, pourtant, que des lettres aimables, chaleureuses dont la lecture m'était un baume. On a beau se dire qu’il faut garder la tête froide, il n’empêche.

Il n’empêche que j’ai oublié parfois que la possibilité d’écrire, de dire " je " deux ou trois fois par semaine est un rare privilège. Il arrivait qu’on proteste, qu’on menace de s’adresser aux autorités. Rarement. Deux fois seulement pendant toute cette période on n’a pas signé sa dénonciation. La première pour défendre Le Pen, l’ignoble , la deuxième à propos, je crois, de l’émotion que je ressens devant le sort fait aux jeunes dans nos sociétés. Dans les deux cas, comme bien l’on pense, je persiste et moi, je signe. Si j’ai cette appréhension par rapport au courrier non sollicité, c’est que j’ai toujours l’impression que je m’adresse par l’entremise de la radio à des gens que je peux identifier.

Je l’affirme nettement, jamais il ne m’a semblé que je convaincrais qui que ce soit. Si on évolue, on le fait par soi même. Je faisais entendre ma voix, à cause du privilège dont j’ai tout à l’heure parlé. Voilà tout.

Je savais bien que je finirais par blesser des gens. Comment émettre un avis sans heurter quelqu’un de toute manière? Ne rien oser, aller dans le sens du vent ou être "objectif" comme disent les imbéciles, très peu pour moi. Tant mieux si j’ai pu suivre ma pente sans être trop injuste. Mais il est bien évident que je n’en sais rien.

Je tenais à haute voix une sorte de journal personnel. Une expérience radiophonique qui avait bien son petit aspect inédit. Pendant neuf ans, on m’a permis de me livrer à ce petit jeu. C’est pour cette raison sûrement que je modifiais sans arrêt mes chroniques comme si chacune d’entre elles était la dernière. Me faisant un devoir d’être sincère, m’amusant de ma petite personne comme celle des autres, étant mélancolique ou non, indigné ou plein d’admiration. Point trop condescendant, j’espère.

Maintenant que l’expérience arrive à son terme, j’éprouve comme bien l’on pense, une certaine tristesse. Mais enfin, il ne reste plus qu’à dire merci. À tous. À ceux qui m’écrivent, à ceux qui se manifestent et aux autres. Même à vous, les grincheux, qui auraient souhaité que je mette les voiles plus tôt. Vous n’avez pas été bien méchants, puisque j’ai fait un long bout de chemin.

Enfin, j’aurai moins de courrier. Je cesserai d’avoir peur. Mais je me connais, dans deux semaines je regretterai ce temps où en tremblant je décachetais des lettres. Ce temps Joël où avec amitié vous m’appeliez "l’Écrivain". J’estimais que c’était abusif, mais j’aimais bien.

Gilles Archambault

96/12/24