Vie publique

Dans la vie je fais tout pour ne pas trop mal paraître. Que pense-t-on de moi? Je me pose souvent la question. Peu importe qu'on me trouve gauche ou embarrassé. A ce chapitre, il n'y a rien à faire.

Mais venons en au fait. Je sortais d'un dîner d'apparât. Jamais de ma vie je n'avais festoyé en si abondante compagnie. La table qui m'avait échu était formée de gens aimables. Il avait même fallu que je fasse l'intéressant. Raconter ma vie un peu, on me priait de le faire, poser des questions.

Pourtant onze heures tapantes, il me vint à l'esprit une idée qui ne tarda pas à devenir une urgence. Je devais partir tôt. À la première occasion qui me parut propice, je saluais les gens en toute civilité.

La porte de la salle refermée, je me sentais un peu comme j'imagine se sent un bagnard à qui on fait une remise de peine. Je retrouvais la liberté. Mieux, je la retrouvais avec l'impression de ne pas m'être mal conduit pendant les trois dernières heures. Je n'avais pas été trop balourd et n'avais tenu aucun propos qui aurait pu blesser ou surprendre.

Mon ticket à la main, je me dirigeais vers le vestiaire, sans penser à mal, lorsqu'un homme m'arrêta. Je crois qu'il m'a d'abord regardé fixement. Puis il a dit : "Gilles Archambault, tu me reconnais?" Peut-être m'a-t-il vouvoyé, j'en suis sûr.

Le drame était entré dans ma vie. Son visage ne m'était pas familier. Plus jeune, j'aurais louvoyé, j'aurais peut-être commenté : "Vous n'avez pas changé, il s'en est passé du temps pourtant... ". Je sais maintenant que les échappatoires de ce genre ne me valent rien. On vous demande des précisions, que vous n'avez pas, on bafouille.

Il m'avait sorti d'une torpeur fort enveloppante. Je me mis à le regarder avec attention. Peut-être s'agissait-il d'un condisciple de collège? Pourtant non, il était trop jeune. La panique s'empara de moi. Non cette figure ne me rappelait aucun souvenir.

Pour m'aider mon interlocuteur se nomma. Son nom, que j'entendis mal, je m'occupais en même temps de la dame du vestiaire, n'avait en moi aucune résonnance. Si, peut-être, pourtant non, mais quand avais-je connu cet homme?

J'avais à peine repris mon imper que l'improbable connaissance tourna les talons. Pas de doute : ou bien je l'ai choqué ou il estime que je souffre de la maladie d'Alzheimer. Que ne va-t-il pas penser de moi? En parlera-t-il à ses amis? Alertera-t-il un critique littéraire?

Quand je me suis mis au lit, ce soir-là, je n'avais qu'un espoir, celui que cet homme pense que je n'avais pas toute ma tête. Quand le sommeil est venu, je me consolais à la pensée qu'il ait pu me trouver snob. Pour une fois, je n'aurais pas été porté à m'excuser. Les excuses, je les fais ce matin à un homme à qui je ne veux aucun mal.

Gilles Archambault le 19 Novembre 1996