

Pourtant, il semblait que Miron vivrait vieux. Les avertissements de santé qu’il avait eus l’auraient en quelques sortes mis en garde. De toute manière, il avait du dynamisme pour dix. Ayant peu publié, ayant écrit magnifiquement, il répandait volontiers ce qu’il estimait être la bonne parole. Sa faconde était proverbiale et parfois redoutable.
Je confesse qu’un dimanche matin aux Puces à Paris, un dimanche matin de novembre où il pleuvait des cordes, j’ai fait semblant de ne pas le voir. Il m’avait paru absorbé dans la contemplation d’un des livres qu’offrait un bouquiniste. Rien pour surprendre. Miron était curieux de tout, il avait beaucoup lu et continuait de lire.
Si je pouvais revivre la situation, il est évident que je ferais en sorte de lui proposer un déjeuner. Au cours du repas, il aurait parlé haut et fort, les garçons nous auraient repérés rapidement. Toute situation que j’abhorre. Et puis, pourquoi le cacher, je n’avais pas le goût ce matin-là d’entendre derechef un discours, dont la teneur toutefois m’était essentielle. Mais sachant que quinze ans après Miron mettrait les voiles, j’aurais fait un effort.
Gaston, je l’ai croisé cent fois au cours de mes déambulations dans Montréal. Il partageait avec son ami Gérald Godin, une générosité instinctive, une disponibilité qui me laissait pantois.
Bavard impénitent, il savait aussi se taire. Il se passait tout simplement que devant lui, il semblait plus importun d’écouter. Gaston parlait d’un pays reconquis, ouvert au monde. Il y avait en lui une ferveur jamais démentie pour la liberté.
J’aimais sa droiture. Il n’a jamais été celui qui flaire le vent. N’ayant pas connu la véritable aisance, il n’était pas prêt aux accommodements qui vous permettent de l’atteindre.
Non, je ne crois pas qu’on puisse trouver dans l’itinéraire de cet homme fier la moindre trace d’opportunisme. Fidèle en amitié comme en littérature, il a porté la parole du Québec dans des endroits les moins attendus. Partout on aimait cette voix rugueuse, franche qui disait en des mots d’une simplicité désarmante une réalité universelle.
Je me souviens qu’il y a un mois à peine, Miron m’avait parlé de Gilles Hénault. Il y avait dans ses yeux un désarroi profond. Il savait qu’il perdait un ami et en était inconsolable. Je crois de toute manière que Gaston aimait tant le Québec, ses gens et ses écrivains qu’il était pour eux plein d’une immense tendresse. Je trouverai étrange de ne plus jamais trouver sur mon chemin cet homme extraverti et pourtant secret, qui savait parler de son peuple ou d’un livre avec la même force. Il n’y a pas à dire, il y a des moments où les rues vous paraissent désertes, quoi qu’il arrive. Pour moi, en tout cas, il manque déjà un poète, ce poète.
Gilles Archambault
le 17 décembre 1996
