Pauvreté - 12/12/96

Peu de sujets sont aussi suspects que celui de la pauvreté. De le traiter veut à peu près dire qu'elle est pour soi toute autre chose qu'une menace.

Aussi comprendra-t-on que je me sente un peu gêné d'aborder ce matin cette désespérance particulière. Puisqu'elle est celle des autres. Les siennes, on s'en occupe.

À vrai dire, seul mon âge me met à l'abri de la pauvreté. J'ai échappé à ce péril. Il aurait pu arriver que je sois plus jeune d'une vingtaine d'années. J'aurais un peu plus de quarante ans, j'habiterais en banlieue, ma femme et moi aurions deux enfants. Nous aurions fait pour eux les projets les plus fous.

Je serais à la veille d'apprendre que la boîte pour laquelle je travaillais depuis quinze ans me licenciait. Combien de temps me restait-il avant de devenir un pauvre? Après combien de mois de démarches inutiles et rapidement humiliantes, finirais-je par me résoudre à mettre en vente le petit bungalow dont l'acquisition, six ou sept ans auparavant nous avait tellement ravis?

Je serais devenu prestataire de l'assurance-chômage, puis cette ressource épuisée, j'aurais peu à peu cessé d'espérer. Le reste, vous connaissez. Être pauvre aujourd'hui n'est pas nécessairement prévisible. À peu près tout le monde est un pauvre en puissance.

Je me rends compte que la pauvreté n'est pas un sujet de chronique. Mes enfants sont pour l'heure épargnée. Aucune menace ne pèse sur eux. Mais il n'empêche que je ne m'inquiète. Notre fin de siècle est rassurante. Alors, à votre bon coeur, messieurs dames.

Gilles Archambault

96/12/12