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Adieu, Babylone

(Mémoires d’un Juif d’Irak)

 

Auteur : Naïm Kattan

Éditeur : BIBLIOTHEQUE QUEBECOISE

Nombre de pages : 286

ISBN :  2894062338

 

Avant-propos :

 

Pour vous faire connaître l’auteur de ce livre, on dit de lui qu’il est né à Bagdad, et y a fait ses études de droit et y a commencé sa vie d’écrivain dans sa langue maternelle, l’arabe.  Boursier du Gouvernement français, il a étudié à la Sorbonne, puis a émigré au Canada en 1954.  Naïm Kattan a choisi le français comme langue d’expression.  Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages parmi lesquels on compte des romans et des nouvelles, mais aussi des essais et du théâtre. 

 

Pendant vingt-cinq ans, il a œuvré au Conseil des arts du Canada, d’abord comme chef du Service des lettres et de l’édition, puis comme directeur associé.  Membre de l’Académie des lettres du Québec et de la Société royale du Canada, il est Chevalier de l’Ordre du Canada, Chevalier de l’Ordre national du Québec, Chevalier des Arts et Lettres de France, et Chevalier de la Légion d’Honneur.  Naïm Kattan est aujourd’hui professeur associé à l’Université du Québec à Montréal, et directeur de la revue Les écrits. 

 

Dans ce livre de Mémoires titré « Adieu, Babylone », Naïm Kattan évoque sa ville natale, Bagdad, où diverses communautés ethniques et religieuses cohabitaient pour le meilleur et pour le pire.  Il fait vivre pour nous la communauté juive dont il est issu, vieille de vingt-cinq siècles.  Le narrateur est à la fois ce patriote irakien qui entend se dégager d’une société archaïque, et le découvreur d’un Occident aux séductions multiples et irrésistibles.  D’abord publié à Montréal (La Presse, 1975) puis à Paris (Julliard, 1976), ce premier roman de Naïm Kattan fut ensuite traduit en anglais par Sheila Fishman et publié à Toronto et à New York.  Trente ans plus tard, il est ici réédité et prend à la lumière de l’histoire immédiate une intensité singulière.  À sa richesse documentaire s’ajoutent de grandes qualités littéraires et une vérité d’émotions qui en font un véritable bonheur de lecture.

 

 

Début du texte :

 

Avec le retour de l’ordre, sortant de leur engourdissement et de leur stupeur, les Juifs recommencèrent à faire des projets d’avenir.  Partir venait en tête de liste.  Tous les matins, des centaines de familles assiégeaient le bureau des passeports.  L’entourage de Naïm Kattan fut témoins dans les premiers jours d’un branle-bas dans les coutumes et les habitudes.  Ils étaient stupéfaits par l’accueil chaleureux que réservaient les employés.  Qui sait, peut-être, la marée de sauvagerie a-t-elle eu des conséquences bénéfiques!  Les musulmans auront pris finalement conscience de l’aveuglante corruption qui minait l’administration et qui atteignait tout le monde depuis les plantons jusqu’aux ministres.  Les policiers les saluaient et ne tendaient pas la main.  Les plantons annonçaient leur présence à leurs maîtres sans attendre de rétribution.  Étaient-ils décidés vraiment de partir ou on entendaient-ils tout simplement signifier aux autorités leur façon de penser?  Ils allaient sur-le-champ, débarrasser les lieux et abandonner les bédouins à leur sort. 

 

A ceux qui étaient vraiment résolus à mettre leur projet à exécution, une autre question se posait : partir, mais où?  L’Allemagne venait de déclarer la guerre à la Russie soviétique.  Les armées hitlériennes déferlaient sur toute l’Europe.  Nous étions rassurés de savoir que les disciples irakiens du Führer étaient derrière les barreaux, inoffensifs.  Les forces nazies n’en conservaient pas moins toute leur puissance militaire, leur haine des Juifs demeurant intact.  Dans ces conditions, il eût été aberrant d’aller se jeter dans la gueule du fauve…

 

L’Amérique? Impossible.  Une fois munis de tous les documents, il fallait attendre des années pour obtenir un visa dont l’usage demeurait hypothétique puisqu’il était peu probable qu’un passager civil puisse trouver place à bord d’un bateau.

 

Vivant à la lisière du monde musulman, ils en ressentaient l’étrangeté qui se transmutait souvent en exotisme.  Pour eux, c’était aussi le monde de l’hostilité et du compromis.  Ils côtoyaient les Musulmans.  Ils les incombaient, par conséquent, d’éviter leurs coups, d’attirer leur bienveillance. Pourvu qu’ils les laissaient tranquilles. 

 

Quand une mère juive admonestait son fils, elle le traitait de Musulman.  La mère musulmane lui rendait bien l’insulte en vouant son fils à la condition de Juif quand elle voulait le corriger.  Sa grand-mère paternelle savait habilement manipuler ses ressources de puissance.  Elle habitait avec son oncle célibataire dans une banlieue d’Irak, quartier musulman s’il en fut.  Ici et là quelques familles juives perdues dans cet agglomérat de Chiites et de Sunnites qui se tassaient au bout d’une rue.

 

Les Juifs constituaient l’armature et la colonne vertébrale de l’État irakien.  Ils jouaient ce rôle involontairement, à leurs corps défendant.  Quand les armées britanniques firent leur entrée à Bagdad, en 1917, forçant les Ottomans dans leurs derniers retranchements, leur premier souci fut d’annoncer à la population arabe que l’heure de la libération avait sonnée et que celle de l’indépendance approchait.  Pour clamer la bonne nouvelle, ils avaient besoin d’interprètes.  Seuls les Juifs pouvaient répondre à leur pressant appel.

 

Les écoles de l’Alliance israélite universelle, que les Juifs français avaient établis une vingtaine d’années auparavant pour apporter à leurs coreligionnaires, des contrées arriérées la lumière de l’Occident, avaient préparé son père et ses oncles aux nouvelles tâches créées par le changement de régime et de maître.  Ils étaient parmi les premiers candidats aux postes privilégiées d’interprètes auprès des armées britanniques.  Si les notions d’anglais et de français qui leur furent inculqués à l’école étaient fort inadéquates, les officiers britanniques n’avaient pas le choix dans ce pays de disette.  Ils choyèrent ces rares traits d’union avec les indigènes, leur réservant le traitement dû aux indispensables collaborateurs qu’ils étaient. 

 

Ils parlaient trop des femmes et ils les fréquentaient constamment dans les livres.  Elles leur semblaient familières tant en conservant leur mystère.  En proie à une continuelle agitation, certains se réfugiaient dans l’action politique, remettant à plus tard la découverte, dans la rencontre des corps, d’une volupté partagée. Ils allaient transformer la société et hâter l’avènement d’un monde où ils cueilleront librement les fruits de l’amour.  Ils finiront par prendre leur revanche.  Ils écrasaient cette société aveugle, insensible à leurs impatiences, qui leur refusaient les félicités prodiguées sous d’autres cieux, sans contraintes et sans restrictions.

 

Bien sûr, au moindre signe de velléité, leur famille s’empressait d’organiser avec la minutie et la circonspection voulue un mariage qui mettrait fin à leur jeûne.  Ils n’étaient pas encore réduits à de telles démissions.  Après tant de cris et de hurlements, ils pouvaient faire preuve de patience.  Et puis à quels prodiges ne faudrait-il pas recourir pour concilier leurs lectures, leurs écrits avec une réalité aussi sèche?  Ils seraient condamnés à un perpétuel exil et s’en serait  fini de leur rêve, de leur sensibilité, de leurs goûts.

 

Un soir, un membre de sa famille se montra plus disert que d’habitude dans ses propos sur les femmes.  Il avait l’air hautain et affichait la tranquille assurance de celui qui détenait la clef du mystère.  Finalement, il devint plus précis : dès qu’on se met à fréquenter les femmes, on cesse de les entourer de splendeurs fictives.

 

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Jean-François Laroche

Club Culture