
L'approche cinématographique et la couleur sont teintées quelque peu d'une forme documentariste. Est-ce voulu ainsi ?
Oui, il y a une touche. Personnellement, vous devez comprendre que je ne suis pas intéressé à tout ce qui concerne la pyrotechnique, les effets spéciaux, les " gadgets ". Ceci dit, cela ne veut pas dire que ce n'est pas bien. Moi, ça ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est l'histoire, le contenu, les gens, la biographie, l'Homme. Je crois à l'art cinématographique parce qu'il nous donne la capacité et nous permet d'examiner les hommes, leur comportement entre eux, dans un environnement précis, dans une situation précise.
Par exemple, si vous désirez créer un auditoire, une sorte de voyeurisme qui consiste à regarder quelque chose à travers un trou de serrure, ce trou étant la lentille de caméra, et ce que vous voyez, doit être accepté comme étant la réalité et même la vérité. Et si vous êtes engagés dans des exploits cinématographiques en d'autres mots, des acrobaties sous la forme d'effets spéciaux que la technologie met à notre disposition aujourd'hui, vous avez beaucoup de style oui, mais il n'y a pas ou très peu d'éléments convainquants qui font de l'histoire, une vraie histoire.
Je travaille simplement avec les acteurs, l'histoire, l'environnement et comme je n'utilise pas d'éléments artificiels ou si peu, la touche documentaire donne du poids et beaucoup de crédibilité. Je met toute mon énergie à exiger le maximum des acteurs que je choisis. Ce sont eux qui font le film. Comme ce sont les circonstances et l'histoire qui sont le coeur du film, les techniques que j'emploie sont très simples. Je ne veux pas entendre quelqu'un dire : " Ah ! quel beau mouvement de caméra, quels beaux effets spéciaux etc.. ". Plus la caméra se fait discrète pour celui qui regarde et va même jusqu'à disparaître dans la tête de cette même personne, moins cette personne est susceptible d'être distraite de l'histoire et du spectacle. Alors, ce que vous regardez sur l'écran devient du vrai cinéma. C'est pour cela que l'histoire et les acteurs sont si importants.
Vos décisions de faire tel ou tel film sont-elles intuitives, passionnées ou réfléchies ?
Je ne suis qu'un être de passion et d'intuition. Tout ce que je fais ou que je décide, est le résultat de ces deux prémisses. C'est après que je décortique cette décision en rationnel, que je morcelle en logique. Au départ, c'est presque de l'instinct pur.
L'immensité des lieux, la petitesse des personnages vous ont-ils inspirés de quelque façon ?
Absolument. Et c'est une des raisons pour laquelle je tenais à faire ce film. En Europe, l'horizon est très petit, et le bruit est énorme. Quand vous mettez le pied au Canada, vous prenez conscience de l'immensité, vous découvrez le son du silence. Vous regardez à l'infini et le sentiment de revenir aux sources est présent tout autour. Et vous pensez à ce personnage qu'est Grey Owl dans ce paysage gigantesque, alors vous réalisez qu'il est si minuscule. C'est donc la nature, le principal acteur et c'est là qu'apparaît le drame intense, le challenge et tout ce qui est en jeu. Ce drame est inexistant en Europe. Personne ne peut visualiser ou imaginer les tragédies qui s'y jouent et c'est ce qui en fait un sujet exceptionnel.
Est-ce votre première expérience ou votre première visite dans ces coins sauvages du pays ?
Oui. Lors de nos premiers voyages de reconnaissance pour choisir où on devait tourner, nous étions complètement subjugués par tant de beauté. Nous ne pouvions nous arrêter sur un endroit ou un autre. Nous trouvions toujours des endroits plus magnifiques les uns que les autres. Nous étions déchirés par cette obligation de choisir et de nous limiter. La quantité des lacs, des couleurs, nous n'avions jamais vu ça. C'est tellement différent de l'Europe.
Avez-vous toujours vos rêves d'enfants ? Avez-vous toujours cette étincelle de jeunesse et d'imaginaire dans vos yeux ?
Oui. À 76 ans plus que jamais. Je n'ai jamais cessé de regarder avec les yeux d'un enfant. Je suis ébloui, ému par tant de diversité et des possibilités que nous avons à notre portée. Il y a tant à dire et tant à faire. J'ai beaucoup d'adrénaline et je ne sais pas pourquoi et comment je peux en avoir autant. À la pensée de travailler à un projet ça me donne une énergie indéfinissable. J'ai hâte de me lever le matin. Je me lève souvent vers 5h, 6h pour commencer mon travail et très souvent je n'arrête que vers minuit. Je me dis que : " le travail est plus le " fun " que le " fun " lui-même ".
Avez-vous un projet, un rêve particulier que vous chérissez et que vous n'avez pas encore produit ?
Oui. J'ai un projet qui me tient à coeur. Je voudrais faire un film sur un personnage du 18ième siècle, un philosophe radical du nom de Thomas Payne. Un anglais d'Angleterre, il est l'initiateur du document concernant les droits de l'homme. Il est allé en Amérique pour rédiger la déclaration de l'indépendance des États-Unis avec Jefferson et Washington etc...Il était en France avant de partir pour les Amériques.
Il a écrit les fameux textes des cris pour la liberté pour Washington. C'est après qu'il a écrit les principes qui ont mené à la déclaratioin des droits de l'homme. Il est retourné en France durant la période révolutionnaire pour participer à l'écriture de la constitution. Là il a fait la connaissance d'une jeune femme dont il est tombé éperdument amoureux. Il avait aussi une maîtresse aux États-Unis.
C'est une histoire extraordinaire et une très belle histoire d'amour. Le scénario est exceptionnel. Je n'ai pas besoin d'ajouter ou d'enlever à l'histoire, ni à l'homme, car tout y est.
J'espère pouvoir réunir les capitaux nécessaires pour commencer le tournage bientôt.
Mais, tourner une grande fresque historique, coûte énormément d'argent. Trouver les fonds nécessaires pour assurer le tournage du film demande une patience surhumaine. L'argent ne vient pas facilement. C'est une bataille constante à l'exception de Spielberg. Si vous tenez à vos idées, ou si vous voulez faire quelque chose de différent, le combat est d'autant plus difficile. Je ne peux accepter de faire des films pour satisfaire des marchés et des exigences commerciales. J'ai une vision, une morale, des valeurs auxquelles je me refuse de faire des compromis. Ce n'est pas parce que j'ai fait beaucoup de films ou que j'ai atteint une notoriété comme acteur que l'argent vient facilement. Ce n'est pas mon cas...
À part le temps consacré au cinéma êtes-vous impliqué dans d'autres activités présentement ?
Oui. En ce moment, j'enseigne à l'université de Sussex et cela me prends beaucoup de mon temps. J'adore enseigner.
C'est très enrichissant. De plus vous avez la chance de découvrir quelqu'un d'exceptionnel que vous prenez sous votre aile. C'est très enrichissant et passionnant.
Richard Attenborough, merci ! J'ai très hâte de voir Thomas Payne, ce philosophe très contesté, libertin mais aussi un homme exceptionnel qui a marqué son histoire.
Francine Charette
Club-Culture
