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Yves.P. Pelletier

C'est dans une ambiance franchement décontractée que nous avons rencontré Yves P. Pelletier dans un petit bistro du Plateau. Cet ex-RBO nous a parlé de lui, de ses projets, mais surtout de "Karmina" le film de vampire Made in Québec. Une entrevue pleine d'humour, c'est difficile d'y échapper quand on s'appelle Yves P. Pelletier, dans laquelle on ressent la complicité entre lui, ses chums de RBO et ses nouveaux petits amis de "Karmina".

Il nous parle avec passion de l'écriture et de son "petit bébé" "Karmina" qui est présentement sur la table de montage. Sa "naissance" sur nos écrans est prévue pour l'automne 1996, en attendant voici Yves P. Pelletier...

C.C.: Parle-nous un peu de toi.

Y.P.P.: Je suis né à Montréal, mes parents ont déménagé alors que j'avais neuf mois. Si je puis cerner ma personnalité, c'est que j'ai vécu à Laval et toute ma vie je vais essayer de fuir Laval.

C.C.: Tu as une formation à l'UQAM en communication je crois, n'est-ce pas ?

Y.P.P.: Oui, c'est ça. J'ai étudié en graphisme publicitaire au cégep, avec le succès que l'on connaît... Par la suite je suis entré en communication à l'UQAM et c'est là que j'ai rencontré Guy Lepage, Richard Sirois, Benoît Landry et André Ducharme.

C.C.: Comment est né Rock et Belles Oreilles?

Y.P.P.: Tout a commencé avec Richard et Guy, ils devaient faire un stage en radio. Je connaissais Guy surtout par le journal étudiant dans lequel je faisais des bandes dessinées, on déconnaient souvent ensemble. Donc, Rock et Belles Oreilles c'était un show à CIBL, un gros party du vendredi soir. C'est comme ça que tout a débuté.

C.C.: Est-ce vraiment terminé?

Y.P.P.: Je peux pas dire définitivement... Tu sais, je veux me laisser des voies comme pour Beau Dommage... C'est qu'on a tout le temps eu des projets communs, disons que ça a duré quatorze ans, mais on s'est jamais dit "ça va durer quatorze ans". On se disait: "qu'est-ce qu'on fait dans les prochains six mois ?" Puis cela s'est répété 28 fois, en quatorze ans.

Ce qui s'est produit l'année dernière, c'est qu'on n'avait pas de projet commun qui nous réunissait tous les quatre, on a décidé d'aller chacun de notre côté. Pour ne pas qu'il y ait de "flou" dans la perception que les gens avait, on a dit qu'on se séparait vu que c'était la première fois depuis quatorze ans qu'on faisait ça.

En ce qui concerne les projets communs qu'on aurait ensemble dans le futur, je pense que cela serait possible mais pas de la même manière dont on fonctionnait, c'est à dire, les quatre autour d'une table puis se dire "qu'est-ce qu'on fait demain ?". Ça va peut être prendre la forme qu'un des quatre arrive avec un projet et qu'il entraîne les autres dedans.

C.C.: Quels ont été vos derniers projets ensemble?

Y.P.P.: Ce qu'on a fait en dernier, c'était une série télé à Radio-Canada qui s'appelait "RBO-Hebdo". C'est à la fin de cette saison là qu'on a pris la décision d'aller chacun de notre côté. Pour moi, la scénarisation de "Karmina" est arrivé au moment même où on se séparait.

C.C.: À l'époque de RBO écrivais-tu déjà beaucoup?

Y.P.P.: Les quatre dans le groupe on écrivait, on a chacun notre style mais souvent on se repassait nos textes. C'était rare que tu jouais un texte que tu avais fait de façon originale. C'était intégral ce que tu écrivais, peut-être une fois sur trois. Le reste du temps c'était soit réécrit où ça ne passait pas.

C.C.: C'était vraiment du travail d'équipe?

Y.P.P.: Ça devait ressembler à Lennon-McCartney, ils se passaient du stock, les deux. Il y a quelque chose qui est extrêmement formateur là-dedans, c'est que tu apprends à mettre ton ego de côté quand tu travailles avec d'autres qui donnent constamment de la critique. Ce qui fait que peu importe après, même quand t'écris tout seul, tu restes ouvert aux commentaires. Je n'ai pas de difficulté à dealer sur des réactions négatives face à ce que je fais. Alors que souvent ça arrive que des gens sont un petit peu ...

C.C.: Comment s'est passé la "rencontre" initiale pour "Karmina" ?

Y.P.P.: Il existait un scénario original écrit par Anne Burke, mais le projet se trouvait à être sur le "hold" avec les institutions parce que cela ne progressait pas assez à leur goût. La productrice a alors changé de réalisateur et lui, a exigé une réécriture totale du film. Donc, Gabriel Pelletier m'a approché pour que je réécrive tout ça. J'ai lu le scénario et au départ je n'étais pas très convaincu, je ne savais pas trop. Et puis, j'ai participé à des brainstorming pour trouver de nouvelles idées dans le but de réorienter le texte. Finalement, à force de sortir des idées, je me suis dit: pourquoi pas ? Tu sais, quand tu commences à t'impliquer sur un projet, tu commences à te sentir émotivement lié à ça. À ce moment là, tu te dis: "O.K., c'est correct!".

On a recommencé à zéro l'histoire avec Gabriel et Andrée Pelletier. On a fait une première rédaction et par la suite j'ai repris tout le scénario. Pour terminer, j'ai fait deux autres rédactions complètes. J'étais comme script-éditeur-dialoguiste.

C.C.: On annonce ce film comme étant une comédie, la trame du scénario original reflétait-elle vraiment cela?

Y.P.P.: C'est une comédie dans laquelle il y a une histoire romantique, mais il y a aussi l'aspect fantastique des vampires. Les vampires, même s'il y a des gags et des trucs qui sont drôles, sont quand même menaçants. Ce ne sont pas des vampires d'opérettes : ils mordent et ils tuent. Il y a tout le côté morbide aussi là-dedans. Donc, la trame de départ du scénario, je ne sais pas ce que c'était exactement. Il ne faut pas que les gens s'attendent à ce que ce soit juste une grosse farce cette affaire-là. Il y a une histoire et faut que l'histoire se tienne. J'ai hâte de voir si tout se tient, au montage c'est là qu'on va voir. Disons que ce que j'ai vu dans les "rushes" c'est l'fun. Mais tu ne sais jamais, tant que l'ensemble des parties n'ont pas été réunies ensemble.

C.C.: Parle-nous de l'histoire de "Karmina".

Y.P.P.: "Karmina", c'est l'histoire d'une jeune vampire transylvanienne promise en mariage par son père, qui est baron, à un espèce de vampire abjecte qui s'appelle Vlad, que j'interprète. Elle s'enfuit le jour de son mariage et vient se réfugier chez sa tante, à Montréal. Cette dernière est une ancienne vampire parce qu'elle a découvert une potion qui lui permet de devenir humaine, elle est interprétée par France Castel.

"Karmina" arrive au Québec et grâce à cette potion, elle commence à faire l'expérience de la réalité d'être humain par rapport à son côté prédatrice de vampire. Tu vois, c'est même philosophique comme film. Vlad part à sa poursuite ici au Québec puis, il transforme Gildor Roy, qui est un douanier de Mirabel, en vampire pour qu'il lui serve d'acolyte dans ses recherches. "Karmina" va découvrir l'amour ici, à Montréal, sous les traits de Robert Brouillette.

C.C.: Elle avait le choix de tomber en amour avec n'importe qui et elle a choisi Robert Brouillette!?

Y.P.P.: Oui, Brad Pitt ne pouvait pas...

C.C.: Comment s'est déroulé le tournage?

Y.P.P.: C'était une très grosse production, avec un budget de 3.5 millions. C'est une grosse affaire, tu sais. Tu arrivais sur le plateau le matin et puis là tu voyais le décor. Il y avait l'intérieur du château de Transylvanie, des figurants, des costumes débiles, des maquillages... À ce moment-là, tu te souviens du moment où tu étais devant ton ordinateur et tu écrivais tout ça, tu te dis: "Tabarouette !"

C'est assez rare que quelqu'un, pour sa première grande expérience de scénarisation, soit impliqué dans un projet avec autant d'envergure. Je suis privilégié, tu sais. Tout ce que j'espère, c'est qu'il va y en avoir d'autres après ça. Mais c'est très valorisant, c'est l'fun. Je ne connais pas les autres tournages de films au Québec mais dans le cas présent, c'est que par rapport à ce que j'imaginais dans ma tête, quand j'écrivais, c'est sûr que ce n'est pas identique. Quand tu arrives et que tu vois les costumes, tout ce qui a été fait, la façon dont s'est réalisé... mais au moins l'intention première est là. Ça a l'air que ce n'est pas courant pour un scénariste de réagir comme ça.

Ce n'était pas évident parce que j'ai scénarisé et joué en même temps dans le film. C'était une interrogation que moi j'avais, que la productrice avait, que Gabriel avait aussi. Mais aussi parce que le rôle que j'interprète, était écrit pour Marc Labrèche. Et puis à cause de la date de tournage qui a été déplacée, il n'a pas pu jouer dans le film parce qu'il était en tournée. Là, j'étais "down", tu sais, quand tu écris un rôle pour quelqu'un pis...

Donc le deuil passé, je me suis convaincu que je pourrais peut-être le faire mais de façon différente. Trouver une autre avenue au personnage. Finalement, avec le réalisateur, on avait la même vision du personnage. Donc ça a été un gros fun sur le plateau, je ne me suis pas senti frustré deux secondes, c'était l'inverse.

C.C.: Parle-nous de Vlad.

Y.P.P.: Vlad... Écoute, c'est un vampire, un ancien apparatchik qui est devenu businessman c'est-à-dire qu'il a pris le virage des pays de l'Ouest, il est importateur-exportateur de navets...

C.C.: C'est donc un vampire moderne?

Y.P.P.: Oui, par rapport au baron et à la baronne, qui sont encore demeurés au Moyen Âge dans leur château en Transylvanie, Vlad c'est un type qui s'est toujours adapté aux réalités de son époque. C'est-à-dire, qu'il était collaborateur pour la Gestapo par exemple, il a tout le temps été un être vil et abject sous toutes les époques, c'est un louvoyeur, c'est un traître... C'est le méchant, il est vraiment pas fin! Il est encore nostalgique de l'époque communiste, il est habillé en uniforme de l'armée rouge, son idole c'est Ceaucescu, donc tu vois à peu près le type de personnage. Dans le film, il y a quand même des allusions historiques, c'est documenté. Tout ça est vraiment clair, qu'on ne fait pas la promotion de Ceaucescu, parce que Vlad c'est un méchant et il va perdre, O.K. ! Vlad va perdre !

C.C.: Qu'elle est ta vision des vampires?

Y.P.P.: J'ai eu un entraîneur vampire pendant deux semaines pour me préparer au rôle et puis boire du sang à tous les soirs, là, à un moment donné tu te tannes. Ca fait que je les plains d'être immortel et d'avoir à se nourrir de sang.

Ma vision des vampires, du mythe du vampire??? Comment je pourrais te dire ça : à la base, c'est pas nécessairement quelque chose qui me fait capoter. Ce n'est pas un sujet que j'ai écrit moi-même, j'ai réécrit un scénario là-dessus. Je ne pense pas que je serais arrivé seul avec une histoire dans laquelle il y aurait eu des vampires. Donc je ne peux pas dire que je trouve ça particulièrement séduisant. J'ai aimé les livres d'Anne Rice, ce qu'elle faisait, la façon dont elle emmenait le sujet. J'ai toujours aimé Christopher Lee, mais je pense que c'était plus l'aspect ridicule des films des années soixante...

J'ai pas vraiment de vision du vampire?!?! Des êtres qui vivent la nuit? Il y a le côté de l'interdit peut-être là-dedans, le côté bestial qui est assumé dans ces personnages-là.

C.C.: Comment vois-tu l'immortalité, comme une calamité ou une bénédiction??

Y.P.P.: Disons que les personnages qui sont vampires dans le film ils vivent ça très bien ! Ils n'ont pas de difficulté à assumer ça, ils en sont même très très contents!

C.C.: Dans les romans d'Anne Rice, on se rend compte que les vampires ont une passion, un amour profond pour les humains; est-ce que cela se traduit dans "Karmina"?

Y.P.P.: Nous autres on a pris comme position de base qu'ils redevenaient humains, mais ils gardent leur immortalité même s'ils prennent la potion. Donc, on ne voulait pas rentrer dans des considérations "philosophiques", on voulait justement jouer sur le fait que c'était des gens qui avaient vécu des centaines d'années, qui avaient une expérience comme le personnage de France Castel. Elle vit à Montréal, elle a une agence de rencontre, elle est fascinée par l'amour, par les émotions humaines. On vit ça à travers le personnage de "Karmina", qui hésite entre sa condition de vampire et le fait qu'elle commence à triper en humain. Mais ça va pas chercher plus loin que ça. On est dans la comédie fantaisiste là. On n'est pas dans les grosses interrogations existentielles!.

C.C.: Après toute cette énergie déployée au cours du tournage, comment as-tu vécu sa conclusion?

Y.P.P.: Bien, écoute, je suis allé sur le pont mais finalement j'étais pas capable de sauter. Non, sérieusement, c'est comme dans n'importe quel projet dans lequel tu es impliqué fortement, quand ça finit, il y a tout le temps un petit creux, faut que tu fasses le deuil, disons quarante-huit heures, puis tu passes à d'autres choses.

C.C.: C'est quoi les autres choses?

Y.P.P.: Oh, j'ai différents projets, mais dans le futur immédiat, c'est beaucoup d'écriture. Le film s'est trouvé comme à retarder les projets personnels que j'avais parce que je suis là-dedans depuis le mois d'avril.

C.C.: Tu parles d'écriture. À quel niveau?

Y.P.P.: C'est que je ne sais pas quelle forme ça va prendre. Peut être un scénario de film, peut être une pièce de théâtre, peut être un roman... Je sais ce dont je veux parler mais je ne sais pas à quoi ça va ressembler. Il faut que je me donne un bon mois. Je vais sortir de la ville, je vais mettre ça concret.

Parallèlement à ça, il y a des tas d'autres affaires, parce qu'il faut manger aussi dans la vie... Je fais des reportages à "l'Enfer c'est nous autres", c'est pas compliqué puis c'est ben ben du fun avec le réalisateur, l'équipe de tournage et toute l'équipe de recherchistes. Mon reportage préféré c'est quand je suis allé voir Kiss. J'ai d'autres projets mais bon, tant que rien n'est signé, je n'en parle pas mais ça a rapport avec la "tévision".

C.C.: Avec le nombre grandissant d'humoristes au Québec, comment conseillerais-tu un jeune qui veut se lancer?

Y.P.P.: J'ai bien de la difficulté à chaque fois qu'on me pose cette question-là et ça arrive souvent. Cela se situe plus au niveau du choix. J'ai pas voulu devenir humoriste c'est un concours de circonstance, nous avons été privilégiés, Rock et Belles Oreilles. Le seul conseil c'est que... "Fais jamais quelque chose qui te fais chier..." En bout de ligne, que tu aies du succès ou pas, tu n'as pas vraiment de contrôle là-dessus.

Pour moi, il y a du monde qui sont capables de viser le succès, il y a du monde qui ne le sont pas. Mais pour moi ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse de viser le résultat avant le contenu. Nous autres on s'est d'abord fait rire entre nous avant de faire rire les autres.

C.C.: Merci Yves pour cette entrevue!