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Nous avons rencontré pour vous, la réalisatrice belge Marion Hänsel. De passage récemment à Montréal pour le lancement de son dernier film "Li", la réalisatrice du célébré "Les Noces Barbares" nous accordait une entrevue intimiste dans laquelle transparaît tout son amour pour le 7e art. En plus de produire, d'adapter et de réaliser ses films, Marion Hänsel donne aussi dans la politique culturelle de son pays, découvrons ensemble ce talent unique.

C.-C.: Racontez-nous comment vous avez déniché "Li", cette histoire remarquable ?

M. H.: Je ne connaissais pas cet auteur et cela s'est passé de manière plutôt amusante. Je roulais sur l'autoroute Paris-Bruxelle en écoutant France-Culture et j'entends la lecture d'un texte étonnant avec un langage merveilleux. Mais on ne disait pas le nom de l'auteur. Quelques semaines plus tard, je lis une critique dans le Monde Littéraire, je me suis dit ça doit être ça et j'ai couru acheter le livre. C'était un roman de Kavalias, "Le Car", un gros roman splendide mais inadaptable au cinéma et qui m'a beaucoup touché. J'ai donc cherché ce que ce grand auteur avait écrit d'autre et je suis tombé sur "Li".

C.-C.: Qu'est-ce qui vous a le plus touché dans cette histoire?

M. H.: Je pense que ce qui m'a le plus émue en la lisant, parce que deux ou trois fois j'en ai eu les larmes aux yeux, c'était d'abord la simplicité. La sobriété et l'honnêteté profonde de cette relation entre ces deux personnes m'ont aussi marquée car il n'y a pas de faux-semblants. Je veux dire que l'homme il est mal et il le montre, il n'essaie pas de tricher en agissant comme s'il allait bien. Pour ce qui est de la petite, elle a une espèce de sensibilité à fleur de peau avec laquelle elle sent toute la détresse de cet homme. Je pense que c'est pour ça qu'elle cherche à s'imposer coûte que coûte. Elle n'essaie pas de s'imposer que pour gagner sa vie mais surtout parce qu'elle sent un homme en détresse, en danger et elle se dit qu'il y a quelque chose à faire. ça m'a beaucoup émue de réaliser que ce n'est jamais trop tard quand quelqu'un est vraiment au fond du puits autodestructeur, qu'il va tranquillement vers un long suicide. Si quelqu'un arrive à mettre un petit doigt dans l'espace qui reste, on peut rouvrir et redonner un certain respect de soi à l'être en détresse. C'est ce qui m'a le plus touché dans "Li".

C.-C.: Croyez-vous que cette marge de manoeuvre, cet espace, existe toujours chez les gens en détresse?

M. H.: Je crois que oui. Même dans une vraie dépression nerveuse, quand on est pris dans une spirale de non-espoir et qu'on ne croit plus en rien, je pense que cet être n'attend qu'une chose, c'est un signe. Un signe qui peut venir de n'importe où, de n'importe qui, d'un homme, d'un enfant ou même d'un chien. Je crois que le désir reste mais il n'y a pas toujours quelqu'un là au bon moment.

C.-C.: Vous avez fait des choix au niveau de la distribution qui se sont révélés être particulièrement heureux. Je pense au deux rôles principaux campés avec sensibilité par Stephen Rea et Ling Chu. Parlez- nous de ces rencontres uniques.

M. H.: Je travaille toujours de manière impulsive. J'ai des coups de coeur et je les suis. Je ne résonne pas intellectuellement en me disant je ne vais pas faire ça parce que ce n'est pas la mode, enfin c'est ça. J'ai rencontré Stephen Rea par l'entremise d'un agent qui m'a suggéré de visionner "The Crying Game". J'y ai découvert un très grand comédien, étonnant par son physique parce qu'il n'est pas du tout beau. Il est humain, c'est pas une star, un gars élégant ou à la mode et c'est un type qui peut se couler dans n'importe quel rôle parce qu'il a ce physique passe-partout. En même temps, il y a une magie qui se passe entre lui et la caméra car il est vraiment émouvant. Dans "The Crying Game", ce type est tellement émouvant et donc je me suis dit qu'il est très proche du personnage.

Il a aussi quelque chose de brisé, il a les yeux qui tombent, les épaules affalées, tout dégringole chez Stephen. En plus, il a un jeu intérieur, tellement fin, des toutes petites touches comme de l'aquarelle et pas de la grosse peinture à l'huile. J'aime beaucoup les acteurs qui jouent intérieur et je me suis dit qu'il est parfait. Il a lu le texte, il s'est senti tout de suite complètement habité par le personnage. Immédiatement il a rappelé en disant je veux faire le film. Je lui ai dit qu'il ne me connaissait pas, qu'il n'avait jamais rien vu de moi. Il m'a dit que ce n'était pas grave que si j'avais écrit le texte que je devais savoir le mettre en scène. Alors ça coulait de source.

Pour la petite, ce fut beaucoup plus compliqué. J'en ai vu une centaine partout à travers le monde. Je voyais très bien qu'il fallait une enfant exceptionnelle. Elle devait avoir une grâce, pas une belle fille, mais une fragilité, une grâce et une force. Pour elle aussi ce fut immédiat. J'ai vu cent gosses en me disant bof, avant qu'elle n'ouvre la bouche, j'ai dit c'est elle. En plus, c'est une grande actrice, elle joue. Elle n'est pas juste le personnage, elle le joue ce rôle et c'est admirable pour une enfant de 11 ans.

C.-C.: Parlez-nous de cette relation entre Li et Nikos, de ce petit bout d'histoire tendre?

M. H.: C'est une histoire très simple, linéaire, elle se déroule en huit jours. C'est un cargo complètement pourri qui arrive dans la baie de Hong Kong avec un équipage tout aussi en perdition que le navire. Le capitaine est alcoolique, le radio opiomane et l'équipage hétéroclite. Le bateau est bloqué là parce qu'il n'y a plus d'argent pour payer les marins. Ils passent donc leur temps à glander et à se droguer en face de cette merveilleuse ville. Arrive une jeune fille qui gagne sa vie en offrant ses services de bonne à tout faire sur les bateaux à l'ancre dans le port de Hong Kong. Elle vit avec toute sa famille sur les sampans aux abords de la ville. Elle est d'abord rejetée par le capitaine mais elle parviendra tranquillement à s'imposer. C'est un jeune fille, qui malgré sa situation désespérée, a une force vitale unique qui lui fait trouver ses petits bonheurs. Peu à peu, au contact de cette enfant, Nikos reprend goût à la vie. En gros c'est l'histoire.

C.-C.: Hong Kong est une ville qui bouge et dont la vie n'a rien en commun avec la culture occidentale. Avez-vous ressenti un choc culturel particulier au niveau du tournage ou face à cette société?

M. H.: Connaissant déjà un peu Hong Kong pour y avoir été à un festival, je peux vous dire que je suis littéralement tombé en amour avec cette ville et ses gens. Je n'ai pas eu un choc culturel particulier, je m'y suis senti bien parce que j'ai évité les pièges à touristes comme Canton Road et les Duty Free. J'ai voulu découvrir l'autre Hong Kong derrière cette façade clinquante, j'ai donc visité les quartiers populaires loin des circuits touristiques. J'ai découvert des gens, une culture, un rythme, un calme et très vite j'ai pris les bateaux pour voir Hong Kong de la baie. C'est une vue magnifique, c'est pour moi la plus belle baie du monde. Le tournage c'est donc déroulé tout en douceur à cause de toutes ces découvertes.

C.-C.: Trouver du financement, assurer la distribution et faire son film est de plus en plus difficile dans le contexte d'américanisation des écrans, vous vivez ces difficultés ?

M. H.: Oui, je crois qu'en Europe, tout comme au Québec, c'est de plus en plus difficile de faire du cinéma indépendant, différent, à petits budgets. Les financements deviennent de plus en plus compliqués et il faut souvent faire appel à des coproductions à trois ou quatre pays pour arriver à monter un tout petit budget. De plus, il est toujours difficile de financer un film mais auparavant la distribution ne faisait pas vraiment défaut. Aujourd'hui il devient plus difficile de trouver un écran que de l'argent, il n'y a des écrans que pour les films américains.

C.-C.: Dans cette réalité, vous le voyez comment votre travail ?

M. H.: Je le vois toujours avec autant de passion, de bonheur, de joie et je crois que je fais le plus beau métier du monde. Je me dis que je suis vraiment une favorisée parce que j'ai fait uniquement les films dont j'avais envie. Je n'ai jamais fait de concession à rien, ni à personne et à ce titre j'ai une chance unique mais qui sait si cela va durer. Quand je ne pourrai plus le faire, je ne ferai pas un autre cinéma et je passerai à autre chose. Le cinéma est tellement une joie pour moi, qui si c'est pour faire n'importe quoi alors je préfère ne pas en faire.

C.-C.: Quels sont vos autres projets en ce moment?

M. H.: Je suis en négociation pour les droits d'un roman qui est à mon avis "Le" roman mais rien n'est encore signé. Cela fait un an et demi que j'ai terminé "Li" alors j'ai envie de me mettre à ma table et d'écrire. J'ai aussi beaucoup de travail au niveau politique ayant été récemment nommée à la présidence de la commission de sélection de films de Belgique. C'est un travail immense que de lutter constamment pour trouver de nouvelles sources de financement pour aider tout ce jeune talent remarquable en Belgique à continuer de faire du cinéma. C'est un combat auquel je vais me consacrer pendant peut-être encore un an mais j'y crois profondément.

Merci Marion Hänsel d'avoir partagé ce moment avec nous. Bonne route !

Sébastien Mc Quade,
Club-Culture