
(Nœuds
et dénouements)
Présentement
au cinéma
D’après
le roman de Annie Proulx, gagnant du Prix Pulitzer
Réalisateur : Lasse Hallström
Scénario : Robert Nelson Jacobs (Chocolat –Dinosaur –Out to Sea)
Distribution : Kevin Spacey, Julianne Moore, Judi Dench,
Cate Blanchett
Genre : drame psychologique
Durée : 112 minutes
Qoyle
est un homme atypique. Il a gardé des
séquelles d’une expérience traumatisante, quand il n’était encore qu’un
enfant.
Alors
qu’il est en pleine crise, Quoyle reçoit la visite de sa tante, la sœur de son
père qu’il n’avait jamais rencontrée.
Avec
sa petite fille, il retourne s’établir dans le modeste village de son enfance,
situé dans la province de Terre-Neuve.
Ce port de pêche l’accueille, lui et sa jeune fille. Il deviendra rédacteur à la petite semaine
dans un journal local. Des ombres et
des secrets planent sur la demeure familiale située sur une falaise face à la
mer et aux grands vents.
Kevin
Spacey (Qoyle), pénètre dans la peau d’un personnage extrêmement sensible,
solitaire ayant gardé des séquelles, suite à un geste brutal d’un père qui,
pour lui apprendre à nager, l’a tout simplement jeté à l’eau. Cette quasi noyade a affecté son cerveau et
par conséquent, il en résulte une lenteur intellectuelle.
Il
fera la connaissance de Petal (Cate Blanchett), une femme légère et futile
qu’il épousera. Une aventure d’un soir
qui lui apporte à la fois infidélité et tourments mais par-dessus tout, elle
lui donnera une fille pour laquelle il dévoue tout son temps et son
admiration. Un jour, sa femme et sa
fille disparaissent, le laissant dans le désarroi le plus complet. Il apprend qu’elle est morte à la suite d’un
accident et qu’elle avait vendu sa fille pour quelques dollars à
l’adoption. Des policiers la retrouve
mais elle est sous le choc. C’est à ce
moment qu’une femme frappe à sa porte pour lui annoncer qu’elle est sa tante
(Judi Dench), la demie sœur de son père qui vient de mourir….Pour aider Qoyle à
refaire sa vie, la tante l’invite à se joindre à elle pour retrouver ses
racines et un peu de paix.
Humour,
ironie, satire, amour, trahison, détresse et la vie au quotidien de gens
ordinaires vivant sur une terre aride, dans un pays où les hostilités du climat
marquent profondément les âmes. Malgré
le froid, la misère, la dureté, l’amour-haine et l’éloignement, les liens à
cette terre sont si profonds que les gens y reviennent.
Les
paysages sont hypnotiques, majestueux, la mer qui entoure l’île de Terre-Neuve
est comme une forteresse qui garde ses habitants captifs avec tout ses
secrets. Il s’en dégage un sentiment
étrange d’une grande beauté mais également une détresse retenue.

C’est
de loin, la performance la plus grandiose de Kevin Spacey.
Arrivés
au village de pêche avec sa tante et sa fille, Qoyle est engagé comme rédacteur
de nouvelles. Il fera la connaissance
de Wavey (Julianne Moore), une jeune femme mystérieuse et profondément meurtrie
par la vie. Cette particularité les
rapproche et de cette particularité naîtra l’amour.
Parallèlement,
Qoyle doit apprendre à vivre avec les secrets de familles qui hantent son
quotidien mais qu’il ignore toujours…sa tante les connaît mais les garde
précieusement dans un silence qui le trouble.
La
maison qu’ils habitent a été transportée là….il y a de celà de nombreuses
années. Pour la maintenir en place,
d’immenses cordages partent des quatre coins et sont fixés à d’immenses œillets
fixés dans le roc. À chaque nuit, les
cordages crissent sous les grands vents venant de la mer. La maison craque comme si elle était vivante
et que le vent voulait l’emporter avec lui…..La petite fille sent la douleur de
la maison, elle voit des fantômes rôder….Elle a même des prémonitions qu’elle
raconte à sa tante.
Petit
à petit, Qoyle apprendra son histoire, celle de sa tante et de ses
ancêtres. Une vie de sang et de
meurtres, d’adultères, de viols, d’incestes et de suicides.
« Shipping
News » ce n’est pas seulement l’histoire de Qoyle mais c’est aussi celle
de sa tante et de toute une population d’insulaires.
Le
traitement du scénario, l’originalité des lieux et de ses personnages,
l’approche cinématographique sont loin d’un contenu hollywoodien….Il n’y a pas
de fin spectaculaire ni de point culminant.
Cette histoire se termine en allant dans toutes les directions à la
fois, sans avertissement. Il n’y a pas
de « climax » principal mais plutôt de petits « climax » se
rattachant à des situations très précises.
Ce
n’était pas facile de passer au film avec ce roman de Annie Proulx mais le défi
est tout à l’honneur du réalisateur.
L’essence
du film repose sur : le mystère,
les atmosphères, les silences et les secrets, les décors et les paysages qui
coulent à travers le personnage principal de Qoyle. La voix « off » de ce dernier ponctue et ajoute une
couleur grisâtre. Et, se faufilant
sournoisement à travers l’histoire, toujours ce sentiment d’anticipation !
Le
réalisateur retient jusqu’au bout, le dénouement de toutes les mises en
situation : la tante, la famille
et la maison, Wavey, le patron du journal local, etc…
Une
force extraordinaire illumine continuellement tous les événements et les
personnages.
Ayant
été tourné sur les lieux avec ses paysages fabuleux, ses falaises de roc noirs
surplombant une mer houleuse, des vents constants et si puissants qu’ils
peuvent faire s’envoler une maison…..le film puise toute sa force et sa magie
dans cet environnement aux légendes multiples et dans l’histoire de ses
habitants.
Lasse
Hallström, réalisateur de “Chocolat”, « Cider House Rules » revient
en grande pompe avec « Shipping News ». Grâce à la puissance du jeu de Kevin Spacey, Qoyle vit sous nos
yeux. Spacey n’en met pas trop, il joue
sur une corde raide du début à la fin avec un naturel désarmant et très
attachant.
Le
scénario est également brillant, sans sermons ni fioritures, il laisse place au
« non dit », aux silences complices.
Je
dis « silences complices » parce que les personnages de Wavey et de
la tante de Qoyle sont presque silencieux.
Leurs personnages viennent renforcir le jeu de Spacey mais ils n’en sont
pas moins importants. Ces deux femmes
ressemblent étrangement aux lieux, c’est-à-dire qu’elles sont à la fois fortes
et fragiles, profondément meurtries par les amours, la vie, les abus de toutes
sortes. Elles veulent être aimées mais
elles ont peur de souffrir à nouveau….
La
construction du scénario reflète avec précision cet état d’esprit, les rendant
complices. L’écriture ennoblit ces deux
femmes, l’une jeune et l’autre rendue au bout de sa vie.
Tous
les personnages sont des êtres humains attachants, simples et dont les
personnalités sont développées avec précision où les émotions sont riches et
palpables, retenues et nourries par le silence.
Il
y a des moments d’excès fabuleux, presqu’irréels mais cette explosion survient
toujours à l’improviste, à des moments où l’on s’y attend le moins. Ils arrivent comme l’ouragan et se terminent
subrepticement comme par magie (et, après, tout redevient comme avant la
tempête)….On dirait que les habitants sont hypnotisés ou contrôlés par les
éléments de la nature à leur insu.
Pour
le spectateur c’est un vrai régal, il y a des surprises du début à la fin.
L’élément
photographique et musical sont du « gâteau »….(des détails comme le
grin de l’image du film qui devient un tant soit peu brumeux, une transition en
superpositions d’images, ralenti, fondues….les jeux de lumières naturelles,
filmer sous des ciels gris et pluvieux etc…) tout y est calculé et pensé pour
garder continuellement le mystère, l’intrigue et la magie en suspension. Un film extrêmement bien réussi sur le plan
cinématographique et également sur le plan du scénario, rendu avec
intelligence, nuances et sensibilité à fleur de peau des Spacey, Blanchett,
Moore et Bench. Bravo !
Allez
le voir !
Francine
Charrette
Club-Culture