Vues d’Afrique 2003

Vues d’Afrique 2003

ROYAL BONBON

de Charles Najman

(France)

2002- Durée : 85 min

 

Image : Josée Deshaies

Montage : Lise Beaulieu

Musique : Jean-françois Pauvros

Interprètes : Dominique Batravaville, Benji, Anne-Luise Messadieu, Erol Josué, Alain Thompson

Co-Production : Les Films du requin(Paris), les Films de l’Isle(Montréal)

 

Synopsis :

 

Un homme misérable vagabonde dans les rues du Cap Haïtien en rêvant à son royaume imaginaire. Il se prend pour le roi Christophe, le premier souverain du nouveau monde, ancien esclave et libérateur d’Haïti en 1804. Chassé de la ville, le «roi Chacha »-c’est ainsi qu’on le surnomme-se réfugie dans les ruines grandioses du « Château Sans Souci », en compagnie de Thimothée, un jeune gamin des rues qu’il a pris sous sa protection.

Il entraînera dans sa folie les habitants du village voisin qui depuis des siècles attendent le retour du souverain. L’espace de quelques jours, le royaume revivra, la population miséreuse se complaira dans les fastes d’une cour de pacotille, mais très vite le roi Chacha s’avérera être un implacable tyran. Thimothée, révolté par la métamorphose de son protecteur, sera finalement l’un des artisans de sa perte.

 

Pour comprendre Royal Bonbon il faut d’abord se pencher sur le personnage du roi Christophe, esclave affranchi, devenu souverain libérateur d’Haïti, vainqueur des armées napoléoniennes en 1804. Ce roi craint et aimé, transformé en  despote tyrannique, fit bâtir un palais érigé en symbole de la libération des noirs mais construit avec la sueur de ses frères affranchis. Chassé du pouvoir lors d’un soulèvement en 1820, il se suicida –d’une balle d’or dans la tête- selon la légende. Autour de ce personnage s’est construit une vraie mythologie, lui donnant une dimension fantastique qui inspira le romancier cubain Alejo Carpentier ainsi que le grand poète antillais Aimé Césaire (La tragédie du roi Christophe). Le roi déchu occupe une place à part  dans la mémoire collective d’Haïti où passé et présent s’imbriquent sans cesse, où la frontière est fluctuante entre rêves, mythes et réalité. 

 

Telle est la source d’inspiration alimentant  Royal bonbon, film  qui n’a rien à voir avec une reconstitution historique mais qui s’apparente plutôt à une fable, à un poème lyrique se déroulant comme un voyage entre histoire et imaginaire haïtiens.

 

 Ce personnage du vagabond illuminé existe vraiment, le réalisateur Charles Najman l’a rencontré sur un marché du Cap Haïtien : « Dans la confusion de son esprit, il se prend pour le roi Christophe. Comme un Don Quichotte entré par effraction dans un décor tropical, il est dans le film l’homme haïtien, humilié, écrasé par la faim et la misère et qui n’a pour seul refuge, pour seule ressource, que sa folie du passé ».

 C’est l’acteur-écrivain Dominique Batraville qui incarne avec talent  la folie du roi Chacha. Son jeu théâtral mais brillant tient le film de bout en bout, dans une alternance de scènes  parfois comiques, souvent oniriques où l’allégorie prend des accents profondément lyriques.

 

L’enfant Thimothée (excellent Benji) est le deuxième personnage clé du récit. Jeune orphelin des rues, il refuse de croire à la mort de son père et se laisse séduire par le rêve fou du roi-vagabond. Il va donc le suivre jusque dans les ruines du château Sans souci et devenir un genre de conseiller au sein de la mascarade de cour royale orchestrée par Chacha. Mais l’enfant, poursuivant un parcours initiatique, mis en scène en de très belles images poétiques, jettera  un regard lucide sur le bon roi devenu tyran ; il trouvera son propre rêve en se réfugiant dans l’imaginaire vaudou qui lui rendra son père sous la forme d’un esprit.

 

À la fois fable poétique et réflexion sur les déchirements du peuple haïtien, Royal Bonbon n’est pas un film où l’on entre facilement ; il faut accepter pour cela d’abandonner notre vision occidentale rationnelle et nous laisser entraîner du côté de la magie et de l’invisible. Un monde que le réalisateur a su mettre en images avec un talent certain.   

 

 

Charles Najman signe ici son premier long métrage de fiction. Le film a obtenu le prix Jean Vigo en 2002.

 

Mariette Gutherz

Club Culture