Robert Gravel, ou le don de soi.

Dans la nuit du 12 au 13 août dernier, le Québec perdait un de ses grands artistes. En effet, sans aucun signe avant-coureur, un infarctus allait terrasser Robert Gravel, âgé de 51 ans seulement. Un âge encore bien peu avancé pour ce bon vivant, cet idéaliste à la bonne humeur contagieuse, mais surtout un homme d'action, qui a toujours mérité ce titre, autant aujourd'hui qu'à ses débuts dans le domaine artistique.

Né à Montréal en 1944 il décida, après avoir fait son cours classique, de poursuivre ses études au Conservatoire d'art dramatique plutôt qu'en droit, comme semblaient d'abord le destiner ses études et son père. C'est en 1969 qu'il débuta sa carrière en jouant pour Paul Buissonneau, dont la fameuse "Roulotte" sillonnait déjà les parcs. Cette première expérience face à un public d'enfants allait par la suite être renouvelée car, à la télévision, il joua dans différentes émissions jeunes public. Entre autres dans L'Ingénieux Don Quichotte, série dans laquelle il tenait d'ailleurs le rôle titre, Les Égrégores, La Boîte à lettres, Maigrichon et Gras- Double, et, cette année encore, Bouledogue Bazar.

D'ailleurs, en ce qui concerne sa carrière télévisuelle, celle-ci s'avéra très fructueuse, même en ce qui concerne les émissions grand public. C'est d'ailleurs ce qui le fit connaître. Probablement à cause de sa carrure imposante et de ses six pieds trois pouces, on lui confiait habituellement des rôles de colosses particulièrement arrogants, ou même antipathiques.

C'est le cas, par exemple, de ce rôle qui allait lui donner une nouvelle notoriété, celui de Miville le frère aîné du très populaire téléroman de Victor-Lévy Beaulieu, L'Héritage. En incarnant ce personnage controversé pendant les quelques années que dura la série, il sut démontrer sans l'ombre d'un doute toute l'étendue de son immense talent en réussissant à ajouter plusieurs facettes, dont une certaine fragilité et une sensibilité cachées à ce personnage pourtant carrément rébarbatif à prime abord. C'est un peu aussi ce qui s'est produit avec son rôle du coloré Ron Langlois, le macho malgré tout attachant des téléromans Jamais deux sans toi et de sa suite, Les Héritiers Duval, tous deux de l'auteur Guy Fournier. Ce dernier se retrouve d'ailleurs face à un problème en ce qui concerne les quelques épisodes où le personnage de Robert Gravel devait apparaître la saison prochaine et qui n'avaient pas encore été tournés. Mais comme il n'en restait que trois ou quatre, l'auteur a préféré les réécrire que de lui trouver un successeur dans ce rôle qu'il avait tellement personnalisé.

Ce n'est malheureusement pas aussi facile pour Fabienne Larouche, l'auteure de Virginie, le téléroman quotidien. Il y incarnait un co-directeur d'une école secondaire, rôle qui, semble-t-il, avait pris une importance sans cesse grandissante à travers les soixante épisodes déjà tournés, et qui devait continuer dans cette montée pour les quelques soixante épisodes. Dans ce cas, le choix de trouver un remplaçant, bien que difficile, s'impose. Fait à souligner, cette formule bien spécifique du soap, très répandue aux États-Unis, fait plutôt figure d'exception ici. La dernière tentative du genre était Marylin dont, et c'est tout à son honneur, Robert Gravel faisait aussi partie. Il y jouait Jacques Melançon, un politicien sans scrupules, qui, tout comme le personnage du rôle titre, aspirait à la mairie. Tout cela pour dire que les longues semaines de travail exigées par une participation à une émission quotidienne ne lui faisaient pas peur.

Une vie d'expérimentation...

Ce n'est donc pas un hasard si tous parlent de Robert Gravel comme d'un grand travailleur, d'un homme qui aimait le métier, qui s'y amusait. D'ailleurs, cette notion de plaisir dans le travail était essentielle pour lui. Il la prêchait même à ses camarades de travail, disant qu'il ne fallait faire que les choses avec lesquelles on se sent à l'aise. Et c'est ainsi que lui-même mena sa carrière, au niveau théâtral surtout. Car, en ce domaine, il pouvait jouer à trouver des concepts nouveaux, à faire des essais que la télévision ne permet pas.

C'est ce goût du risque et de la recherche qui le mena, conjointement avec Jean-Pierre Ronfard et Pol Pelletier, à fonder le Théâtre Expérimental en 1975. Installée à la Maison Beaujeu, rue Notre-Dame, cette compagnie théâtrale était totalement en accord avec son époque. Alors que dans la société québécoise on vivait les répercussions des événements de '68, ayant maintenant soif de liberté et d'émancipation, faisant sauter les barrières autrefois imposées par la religion, la politique, et la tradition, on en faisait tout autant dans cette troupe. C'est ainsi que l'on passa quatre années à expérimenter dans toutes les directions, sans limites. Au départ de Pol Pelletier, partie créer le Théâtre Expérimental des Femmes, Gravel et Ronfard poursuivirent l'aventure en s'associant à deux autres partenaires, Anne-Marie Provencher et Robert Claing. C'est alors que naquit le Nouveau Théâtre Epérimenal, qui existe toujours aujourd'hui. On put donc assister à travers les nombreuses productions du NTE à des spectacles d'une originalité et d'une audace peu communes. Comme ce fut le cas, par exemple, dans la trilogie écrite par Ronfard, Vie et mort du Roi Boiteux, une saga de dix heures mettant en vedette Robert Gravel dans le rôle titre, et qui amenait le public à se déplacer avec les personnages pour suivre l'action en des lieux divers. Cette pièce jouée en 1981 et 1982 fut un des moments forts que connut le NTE et la carrière de Gravel. Mais, il a aussi beaucoup joué au théâtre dit "institutionnel", en particulier au TNM, entre autres dans Les Oranges sont vertes, de Claude Gauvreau, Faut jeter la vieille de Dario Fo, Tambours et trompettes de Brecht, Ubu Roi, Ha-Ha de Réjean Ducharme, Les Beaux Dimanches de Marcel Dubé. En 1995, il avait aussi joué à la Compagnie Jean Duceppe dans Les Trois Soeurs de Tchekhov, et , dans Matroni et moi, d'Alexis Martin, dans laquelle il devait d'ailleurs recommencer à jouer dès le 3 septembre.

Dans le milieu du cinéma, où on l'a beaucoup vu, sa disparition laisse aussi un vide important. Plus particulièrement en cette période du Festival des Films du Monde où aura lieu la première du dernier long-métrage de Gilles Carle, Pudding chômeur, et dans lequel il apparaissait dans la peau du chef de l'escouade anti-suicide qui essaie d'empêcher un homme de sauter du pont. Il a aussi joué dans les films La tête de Normande St-Onge, Grands Enfants, Au clair de la lune, Le Matou, Pouvoir intime, Dans le ventre du Dragon, Les Noces de papier, Erreur sur la personne, et, Liste Noire, film où il tenait le rôle controversé d'un avocat qui se retrouve sur la sellette à cause d'une prostituée qui révèle qu'il faisait partie de ses clients. Pour les besoins de la cause, Robert Gravel avait dû faire preuve d'une humilité et d'un professionnalisme exemplaires afin de tourner des séquences très difficiles montrant les ébats sexuels entre son personnage et celui de la prostituée d'une façon plutôt crue. Encore là, il avait su prouver qu'il se tenait complètement au service du métier, au risque de choquer certaines personnes, en se prêtant aux exigences d'un tel personnage.

Mais, malgré sa participation à de nombreux projets de toutes sortes, il y en a un qui lui tenait particulièrement à coeur. C'est la Ligue Nationale d'Improvisation qu'il co-fonda en 1977. Un endroit où il voulait que les comédiens puissent expérimenter librement, et dont il avait grossièrement calqué la forme et les réglements sur ceux de la Ligue Nationale de Hockey. Tout d'abord parce que c'est un sport qu'il affectionnait particulièrement, mais aussi pour soutenir sa notion de jeu, de l'importance de créer en s'amusant, de favoriser une exploitation complète de l'imaginaire. Grâce à ce concept unique, qui, à sa plus grande surprise d'ailleurs allait devenir assez vite un intérêt au niveau international, il favorisa des échanges inter-culturels extrêmement pertinents et précieux, alors que de nombreux tournois de toutes sortes allaient faire se rencontrer les ligues d'improvisation ayant vu le jour un peu partout dans le monde. De plus, ici, elle servit de tremplin à la carrière de centaines de comédiens qui y firent leurs premières armes, et ce, toujours sous l'oeil attentif et généreux de Robert Gravel qui n'hésitait jamais à prodiguer un conseil ou de l'aide à un comédien en début de carrière.

Car il croyait à l'entraide entre comédiens, à un monde artistique où les autres interprètes devaient aussi avoir leur place. C'est d'ailleurs pourquoi, entre autres le soir de sa mort, il travaillait à la réécriture de la pièce Thérèse, Tom et Simon, une pièce qu'il avait déjà montée au NTE et dont il achevait la version finale, qui cette fois allait demander la participation de 45 comédiens! Parce que, par-dessus tout ça, il écrivait aussi. Cet homme orchestre était en effet l'auteur de La tragédie de l'homme, jouée en 1991-1992, co-auteur avec Jean-Pierre Ronfard de, Tête à tête, et de, Matines: Sade au petit-déjeuner, que les gens étaient invités à venir voir en juin dernier, à 7h30 le matin! Mais c'est un mois auparavant qu'une de ses oeuvres défrayait surtout la manchette. Effectivement, conjointement avec Alexis Martin, il signait le texte de la fameuse pièce Nudité produite par le Grand Théâtre Émotif du Québec. Dans le cadre de ce spectacle, les interprètes jouaient totalement nus, et le public qui y assistait devait en faire tout autant. Des trois représentations prévues, la troisième fut annulée par la CUM.

En plus d'écrire pour le théâtre, il écrivait aussi des manuels didactiques traitant d'improvisation pour les écoles, il enseignait à l'École Nationale de Théâtre, et présidait la Fédération québécoise d'improvisation.

Finalement, présent sur tellement de tableaux, la mort de Robert Gravel ne peut que chagriner au plus haut point la colonie artistique québécoise. D'autant plus qu'il y était extrêmement respecté et que son exemple semblait éclairer le parcours de tant d'artistes. Il n'est qu'à souhaiter que ce qu'il a semé ici saura continuer de grandir sans son apport si précieux et, qu'à son image, d'autres sauront s'acharner à défendre le droit à l'originalité et le désir du travail bien fait, comme il en avait si bien le secret.

Pascale Canicchio
Club-Culture

97/02/10