Dossier: Georges Méliès:
le premier cinéaste de fiction (1861-1938)

Recherche par Serge Gouin

" Je dois vous prévenir avant tout engagement, jeune homme, que je ne vous offre pas une situation d’avenir. La vogue de nos films durera un ans, dix-huit mois peut-être. Après quoi il vous faudra trouver un autre métier. " - Louis Lumière parlant à ses opérateurs (1896) "La composition d’une scène demande l’établissement d’une scénario tiré de l’imagination, L’invention du clou principal. La mise en scène est préparée à l’avance, ainsi que les mouvements (...) Rien ne s’improvise, tout s’apprend. "

Georges Méliès

Qui est Georges Méliès? Peut de gens le savent, pourtant il est une figure marquante de l'histoire du cinéma. Contemporain des frères Lumière, les concepteurs du cinématographe (la première caméra/projecteur), il se contenta de donner ses lettres de noblesse, non pas à la machine en tant que telle, mais plutôt à l'art qu'est devenu le cinéma. Méliès fit tous les métiers relié au cinéma: scénariste, réalisateur, monteur, décorateur, acteur, etc..., mais le plus spectaculaire c'est l'orientation qu'il donna à ce nouveau médium de la fin du IXXe siècle.

Une formation artistique

Fils rebelle d’une famille aisé, il quitta l’école de commerce où sa famille l’avait inscrite pour fuir à Londres, avec une jolie demoiselle. Toutefois son séjour en Angleterre lui fut bénéfique puisqu’il y suivit une formation de prestidigitateur. Évidemment sa famille ne voyait pas cette vocation d’un très bon oeil. À son retour en France, et après quelles péripéties, il fit des pieds et des mains pour devenir le propriétaire, et bien sûr le directeur artistique, du Théâtre Robert-Houdini à Paris. Méliès était un véritable homme de la scène, il adorait tous les formes de prestations: chants, jeux dramatiques et comiques, acrobaties, curiosités, et naturellement la magie sous toutes ses formes.

Une expérience qui bouleversa sa vie

Il fut parmi le groupe de privilégiés à assister aux représentations publiques des frères Lumière au Grand Café de Paris. C’est donc en 1895 que l’homme fit pour la première fois l’expérience du cinéma (motion pictures), et Georges Méliès ne pouvait rater ce rendez-vous avec l’histoire. Naturellement à cette époque les frères Lumière n’avaient que des prises de vu concernant des scènes de la vie quotidienne (Partie de cartes, Arrivé d’un train en gare, etc...). Les inventeurs du cinématographe ne prenaient que des scènes sur le vif! Méliès, avec son sens inné de la mise en scène, décida de prendre le taureau par les cornes et d’inventer, sans le savoir vraiment, ce que l’on considère aujourd’hui comme étant le Cinéma.


D’où viennent les films de fictions?

Donc après la première vague de curiosité, puisque les gens se lassèrent vite de voir déjeuner une petite famille sur l’écran, il existait un homme qui avait décelé tout le potentiel de cette nouvelle invention. C’est pour cette raison qu’il remua ciel et terre pour obtenir un cinématographe, transforma son théâtre en studio et débuta sa carrière de réalisateur cinématographique. Au début, ses films ressemblaient aux numéros de music-hall que l’on pouvait retrouver dans son théâtre, mais assez vite il créa ses propres scénarios... Rapidement les gens furent envoûtés par les productions de Méliès. Il reconnut que le cinéma avait un véritable potentiel commercial et il fit construire en 1897 un véritable studio de cinéma à Montreuil, où travaillaient plusieurs dizaines de personnes: comédiens, artisans et techniciens. Par ses reprises de pièces de théâtre et d’opéras à l’écran, il put rendre accessible les classique à une grande partie de la population. Il éveilla l’intérêt culturel des ses contemporains qui n’avaient par les moyens de se payer les grands théâtres de l’époque. Rapidement il fonda sa compagnie cinématographie: la Star Film, et diffusait occasionnellement ses productions dans son théâtre ou les louaient à de petits cinémas ambulants (il n’y en avait pas d’autres!). Un de ses principaux succès fut les ‘’Actualités reconstituées’’, en un mot il recréait de toute pièce (décors, acteurs, etc...) des scènes marquantes de son temps en ‘’documentaire-fiction’’. Citons en exemple: Le couronnement d’Édouard VII, disponible le soir même de l’événement et dont le roi lui-même avait grandement apprécié.

De la Magie au Cinéma

Comme nous l’avons déjà mentionné, Georges Méliès est avant tout un amoureux de l’illusion, il fit divers spectacles de prestidigitation avant de se convertir au cinéma, une forme plus moderne de magie. Certes nous devons le considérer comme celui qui a introduit la mise en scène et le rythme à l‘écran, mais il ne faut surtout pas laisser de côté un autre aspect important que ce génie du montage nous a laissé en héritage. Il s’agit de la plus grande technique d’illusion au cinéma: le trucage, les effets spéciaux. Et c’est justement grâce à eux que le cinéma peut nous faire croire à toutes les folies de l’imagination. C’est étrangement par hasard qu’il apprit l’efficacité du trucage. Son appareil se coinça, comme cela était fréquent à l’époque, lorsqu’il filmait en direction d’un grand boulevard. Imaginez sa surprise au visionnement quand une voiture disparaît de la rue et qu’une charrette vient la remplacer devant ses yeux. La caméra avait cesser de fonctionner seulement quelques secondes, le temps que le deuxième véhicule vienne remplacer le premier dans la rue. L’illusion, pour l’époque, était parfait. Méliès ne tarda pas en s’en servir dans ses futurs réalisations. Les spectateurs furent des plus émerveillés lorsqu’ils virent apparaître pour la première fois Méphistophélès devant ce pauvre Faust. Méliès était adulé, et ce n’était que le début de sa carrière de créateur d’effet spéciaux. Notamment il est le père du fondu enchaîné, de la double exposition (avec des caches), ce qui lui permet de nous montrer deux ou trois fois le même comédien sur une même image. Un autre truc que l’on lui doit est la surimpression qui offre le loisir de rajouter à l’image un élément extérieur de son choix. Certains considèrent même qu’il fut l’instigateur de l’animation avec ses génériques hyper actifs, mais toutefois d’autres sont là pour dire que sa technique n’était pas du ‘’images par image’’, donc ce n’est pas de l’animation au sens propre...


Maître de l’innovation

Découvrir le cinéma de fiction, travailler sur des effets spéciaux cela n’était pas suffisant pour lui, Méliès voulait toujours aller plus loin. Voilà pourquoi on lui attribut également la mise en place de la bande publicitaire. Il n’est pas assuré qu’il soit le premier à en faire usage, mais nous sommes certains toutefois qu’il l’utilisa d’une façon admirable, au point d’établir une tradition publicitaire qui n’est pas sur le point de disparaître encore aujourd’hui. Il avait fait tendre un grand écran sur le côté de son théâtre et il y fit projeter des extraits de ses films, de ses spectacles, et de divers articles usuels: moutarde, bière, etc... Inutile de dire que cela faisait son effet. Un succès retentissant Avec son style particulier, il attira énormément l’attention et pas seulement en Europe. Puisque c’est grâce à la popularité du Voyage dans la lune, son film le plus connu, que l’on vit s’établir le premier cinéma non-ambulant d’Hollywood...

D’ailleurs ce film de ‘’science-fiction’’, réalisé en 1902, mérite toute notre admiration. Cette production, inspirée des écrits de Jules Vernes et de H.G. Wells, n’avait rien de l’adaptation théâtrale, au contraire, il s’agissait bien d’une création cinématographique très peaufinée. En plus d’utiliser de travelling avant pour donner l’illusion de mouvement, contrairement à l’usage de la caméra fixe, il employa un arsenal de décors alors impensable, et surtout il en fit une production passablement longue (16 minutes), face à la concurrence dont les films n’avaient que 4 ou 6 minutes, rarement plus. Certains se rappelleront d’un récent vidéo-clip de Smashing Pumpking, le délicieux Tonight tonight, très largement inspiré du Voyage dans la lune à un point tel que l’on pourrait carrément dire que le réalisateur a copié l’oeuvre de Méliès et personne ne pourrait le contredire. Il y a une belle scène que l’on peut revoir fréquemment, c’est l’arrivée de la ‘’navette spatiale’’, sous la forme d’une gigantesque balle de revolver, qui atterrit directement dans l’oeil de la lune, qui répond en faisant des grimaces.

Tout ce qui monte doit un jour redescendre.

Les productions de la Star Film étaient très appréciées, même que des filiales s’ouvrirent rapidement à New York, Londres, Berlin, Barcelone. Cependant ses films étaient trop appréciés, et paradoxalement, ce fut le début de la fin. En effet, la contrefaçon était relativement facile et la législation, surtout aux États-Unis, plutôt déficiente. Alors Méliès demanda à son frère Gaston de s’occuper de ces problèmes légaux ainsi que de mettre en palace un studio en territoire américain, question d’être représenté sur place. Malheureusement, les américains venaient d’adopter les films westerns, et de plus en plus de cinémas populaires, à très bon marché, virent le jours grâce au piratage de copies. De plus, Gaston n’était pas très bon administrateur, et Georges Méliès perdait ses procès, son argent et ses productions étaient de moins en moins au goût du jours. Il continua, en Europe, de monter des classiques de la littérature et de l’Opéra. Ces derniers lui coûtait passablement cher et les profits étaient dilapidés grâce aux centaines de copies illégales.

Donc les problèmes prirent le dessus et le début de la guerre en 1914 fit chuter de façon significative le marché des loisirs. C’est avec une accumulation de dettes de plus en plus accablante il en vient à perdre la Star Film, le théâtre Houdini, sa propre maison et tout ce qu’il possédait.

Épilogue

Georges Méliès est mort le 21 janvier 1938 après s’être ruiné pour l’amour du cinéma. Il termina sa vie de façon modeste, s’occupant d’un petit kiosque à la gare Montparnasse. Malheureusement pour nous, sa débâcle psychologique et financière lui enleva tout désir artistique et le poussa même à jeter dans la Seine une grande partie de ses films qui resteront à jamais inconnus. La majorité des films que nous possédons encore de lui, ironie du sort, proviennent trop souvent de copies illégales.