Rétrospective Louise Brooks

Du 14 au 16 mai `99

Cinémathèque québécoise

Pour informations: (514) 842-9763

Dans le panthéon des dieux et déesses hollywoodiennes, Louise Brooks occupe une place à part. Celle qui par sa célèbre coiffure lisse a fait autant pour populariser le "bob" géométrique que Betty Page et Vidal Sassoon réunis, est honorée d'une rétrospective printanière ce week-end à la Cinémathèque québécoise. A l'âge d'or des studios et à l'époque du muet, Louise fut une étoile filante dont la carrière se termina en catastrophe, comme tant d'autres, avec l'arrivée du cinéma parlant. Mais contrairement aux autres, celle qui n'en faisait qu'à sa (forte) tête choisit la semi-retraite d'un monde qu'elle aura marqué à tout jamais et qui, inversement, l'aura presque détruite.

Star à la nature plus indépendante et fière que réellement tourmentée, Louise ne devint une figure de culte qu'à partir de l'essor des cinémathèques dans les années 50 et 60. Henri Langlois de la Cinémathèque française se fit le champion de l'actrice oubliée jusqu'alors ( son célèbre "Il n'y a pas de Garbo, il n'y a pas de Dietrich, il n'y a que Louise Brooks"); mais elle fut vraiment redécouverte par le premier conservateur du Musée d'Art Cinématographique de la George Eastman House, James Card, cinéphile et grand amoureux du muet, avec qui Louise entretint une relation (et une liaison) complexe. C'est grâce à la maison George Eastman et à son présent conservateur Paolo Cherchi Usai que sont présentés, en présence de ce dernier, cinq long-métrages mettant en vedette Louise Brooks, dont deux inoubliables de sa période européenne à la fin des années 20, alors que Louise, dégoûtée par Hollywood, tenta sa chance de l'autre côté de l'Atlantique. C'est de cette période qu'est issu le mythique Pandora's Box, de G.W. Pabst, le réalisateur allemand qui fit, en adaptant des pièces de Frank Wedekind en 1929, une légende à venir de l'actrice américaine.

Tout a été dit sur le personnage de Lulu créé par Wedekind et inspiré du mythe de Pandore, la femme destructrice par sa nature-même, ou plutôt la Femme-Nature porteuse de la destruction de l'homme par son innocence-même. Par son caractère et son charme trouble, il est encore évident aujourd'hui que celle qui remporta le rôle de Lulu devant Marlene Dietrich (cette dernière choisie à la hâte par Pabst, alors qu'il désespérait de trouver "sa" Lulu sur le territoire allemand) incarnait à la perfection l'image d'une Lulu à la fois victime et prédateur. Présent à cette rétrospective est aussi A Girl in Every Port d'Howard Hawks (1928), à noter puisque cette comédie légère fit découvrir à Pabst l'actrice qui devint sa Lulu idéale. En 1929 Louise tourna avec Pabst un second film, encore une fois une virulente critique de la société bourgeoise et hypocrite d'alors, Diary of a Lost Girl, mon préféré de la trilogie européenne de l'actrice, drame étonnement contemporain et presque féministe. Prix de Beauté (1930), réalisé par Augusto Genina sur un scénario de René Clair, boucle ce qui aurait pû être une seconde chance pour la comédienne, eut-elle choisi de demeurer sur le continent européen.

La particularité de Louise Brooks, on ne le dira jamais assez, est sa stupéfiante photogénie et l'expression vive et intelligente de son regard, d'une importance vitale au temps du muet. Par son charisme exceptionnel, elle éclipse tout autre comédien(ne). Sa radiance, son mystère, et sa fausse innocence qui étrangement demeure sincère, n'ont pas séduit que les spectateurs de ses films et de ses spectacles sur Broadway. Cette danseuse immortalisée par le grand écran se fit faire la cour à la fois par Garbo et Chaplin, vécue à sa façon et de ce fait s'attira le courroux d'Hollywood par sa franchise et son manque de discrétion; mais même la toute puissante industrie cinématographique ne réussit pas à totalement décimer cette sensuelle orgueilleuse, qui refusa à l'orée du parlant de doubler sa propre voix (comme c'est la cas dans The Canary Murder Case, où sa voix est reprise par l'accent brooklynois de Margaret Livingston). Louise Brooks était, bien avant que l'expression n'entre dans les moeurs, une "femme libre", et dans un univers d'hommes elle en paya le prix de sa carrière. Découvrez à la Cinémathèque ce mois-ci ce qui a irrésistiblement charmé les inconditionnels de la première vraie "bad girl" au talent insoupçonné.

Sophie Auclair
Club-Culture