Ce très beau film de Jean-Daniel Lafond, véritable « roman documentaire », raconte par un récit-voyage poétique la vie et l’œ

LE CABINET DU DOCTEUR FERRON

 

Un long métrage documentaire réalisé par Jean-Daniel Lafond

Avec la collaboration de Babalou Hamelin

Produit par Yves Bisaillon pour l’Office National du Film du Canada

Durée : 81 minutes

 

 

 

Ce très beau film de Jean-Daniel Lafond, véritable « roman documentaire », raconte par  un récit-voyage poétique la vie et l’œuvre de Jacques Ferron, écrivain, médecin humaniste, polémiste engagé. Celui qui fut tour à tour surnommé le Tchekhov québécois et le Voltaire du Québec, a disparu en 1985, laissant derrière lui une œuvre extrêmement riche et éclectique qui reste indissociable du cheminement et des engagements de sa propre vie.

 

Le récit filmique, allant bien au-delà d’une stricte biographie, conduit pas à pas vers la découverte de cet homme à la personnalité complexe. Une trame réussie où s’enchevêtrent témoignages des proches et amis, images d’archives et mises en scène d’extraits des œuvres du médecin-écrivain.

 

 Nous entrons par quelques séquences émouvantes et poétiques dans l’histoire du jeune Jacques, fils de bourgeois élevé librement avec ses sœurs dans le comté de Maskinongé, passant des étés au milieu d’un troupeau de chevaux sauvages, confronté à la disparition prématurée de sa mère et au suicide de son père. Nous le suivons tandis qu’il exerce en Gaspésie, pratiquant une médecine humaniste envers la population des pêcheurs, ce qui lui vaudra, victime du règne de Duplessis, d’être dénoncé en chaire comme « communiste ». Les images de paysages austères de Gaspésie, accompagnées d’extraits de lettres  témoignent avec force de ses premiers pas d’écrivain, alors qu’il pressentait déjà  que l’écriture, intimement liée à sa vie de médecin, faisait partie par là -même de sa survie. Ces deux années de Gaspésie seront racontées dans le roman Gaspé-Mattempa, publié en 1980, qui retrace le parcours de son double, le docteur « Maski »

 

Guidés par le cinéaste qui prête avec bonheur sa voix et sa silhouette au personnage, nous arrivons aux côtés du docteur Ferron dans la banlieue populaire de Jacques Cartier où il choisit ensuite d’exercer, médecin peu fortuné, toujours proche de ses malades. Le voici dans le décor reconstitué de son cabinet médical,  poursuivant nuit après nuit, une œuvre littéraire où alternent romans, contes et pièces de théâtre. Plus on avance dans le film et plus  fiction et biographie se mélangent, dans un bel hommage à celui pour qui « la vie passait derrière les apparences ». De très belles séquences font vivre les extraits littéraires, telle cette image récurrente d’une carriole fantomatique traversant de nuit le pont Jacques Cartier évoquant  La charrette, un des romans les plus personnels de Ferron qui traite entre autres  du passage vers la mort.

 

Mais le portrait fidèle de Jacques Ferron que nous dresse ici Jean-Daniel Lafond est aussi celui d’un  homme engagé dans les luttes sociales de son pays : l’écrivain polémiste du Ciel de Québec, celui qui n’a pas hésité par la suite, en 1970 à dénoncer la Loi sur les mesures de guerre, également  un des rares à mettre en cause le gouvernement fédéral dans la création de la crise d’octobre. Un engagement qui passait aussi par la dérision et l’irrespect frondeur, telle la création du farfelu « Parti rhinocéros » inventé par Ferron en 1963, pendant pacifiste au FLQ naissant.

 

Dans la dernière partie du film nous accompagnons Ferron durant les seize mois qu'il a passés à l'hôpital psychiatrique de Saint-Jean-de-Dieu, au début des années 1970. Le réalisateur parvient à recréer en quelques séquences poignantes le désespoir qui s’empara du médecin confronté à l’univers de ce type d’institution et au sort terrible qu'on faisait subir aux patients et patientes atteints de maladie mentale. C’est dans ce lieu que la révolte de l’humaniste Ferron trouvera son point extrême, exprimée par l’écrivain dans Le pas de Gamelin, mais s’achevant pour l’homme par une  implication totale et désespérée.

 

Le documentaire de Jean-Daniel Lafond est un véritable hommage à la mémoire d’un homme ayant pratiqué la vraie médecine vécue comme une vocation au même titre que la vocation d’écrivain. En sortant de la projection, bouleversée par la force de ce beau récit cinématographique, j’ai souhaité très fort retrouver le docteur Ferron en lisant et en relisant son œuvre.

 

Le film est présenté à Montréal au Cinéma Parallèle (Ex-Centris) jusqu’au 20 novembre 2003.

Une table ronde sur l’œuvre complète de Jacques Ferron, animée par Jean-François Nadeau du quotidien Le Devoir, se tiendra au Salon du livre de Montréal le vendredi 14 novembre 2003 à 20h30.

 

 

LE RÉALISATEUR | JEAN-DANIEL LAFOND (source ONF)

Cinéaste, écrivain et ancien professeur de philosophie, Jean-Daniel Lafond est un observateur attentif du Québec, du monde et de son temps. Ses films, récits émouvants et provocants sur le destin des êtres et des peuples, invitent au voyage et à la réflexion. Jean-Daniel Lafond, tout au long de sa carrière, a défendu le cinéma de création. Ses films reflètent l’importance chez lui de cette conviction : Les traces du rêve (1986), Le voyage au bout de la route ou La ballade du pays qui attend (1987), La manière nègre (1991), Tropique Nord (1993), La liberté en colère (1994), Haïti dans tous nos rêves (1996), L’heure de Cuba (1999), Le temps des barbares (1999), Salam Iran une lettre persane (2002), Le faiseur de théâtre (2002) et Le cabinet du Docteur Ferron (2003).

Parallèlement au cinéma, Jean-Daniel Lafond a développé une œuvre radiophonique originale (France-Culture, Radio-Canada) en plus de quelques incursions au théâtre, notamment avec le comédien et metteur en scène français Olivier Perrier; il a également publié plusieurs livres aux éditions de l’Hexagone.

Lauréat du prix Lumière en 1999, il est aussi cofondateur (1998) et président des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Mariette Gutherz
Club Culture