Festival Fantasia 1999 - Bullet Ballet

Réalisateur: Shinya Tsukamoto

Avec Shinya Tsukamoto, Mano Kirina, Nakamura Tatsuya, Murase Nakahiro.

90 minutes.

 Le nouveau cinéma japonais s'intéresse beaucoup aux Yakuzas, sorte de mafia japonaise. Toutefois il est rare de nos jours qu'il s'intéresse à l'envers de la société japonaise, où rien n'est organisé voire même ordonné. Shinya Tsukamoto, en seulement quelques films depuis son célébré Tetsuo (1989) plonge tête la première dans ce qui constitue le côté peu reluisant de la société contemporaine japonaise, en faisant des films axés sur la déshumanisation de cette société et en démystifiant ce qu'on appelle le "salary man", l'homme qui travaille à temps plein et qui est parfaitement assimilé dans cette grosse machine bien huilée qu'est le capitalisme japonais des 40 dernières années. Le style de Tsukamoto est unique et il est une voix qui se fait de mieux en mieux entendre de par le monde grâce aux divers festivals internationaux auxquels il participe, dont tout récemment celui de Berlin.

Bullet Ballet est construit comme un film expérimental plus que commercial. D'un magnifique noir et blanc et se déroulant surtout la nuit dans un Tokyo inconnu des touristes, on a ici affaire à un auteur dont la vision très sombre de la société japonaise est exposée dans chacun de ses films. De la violence réaliste, un montage donnant le temps à la réflexion, et un ton résolument pessimiste, voilà ce qui caractérise ce film dont la raison d'être est de percuter de plein fouet toute image idéalisée du Japon moderne. Bullet Ballet met en scène un de ces "salary man", Goda (Tsukamoto lui-même), dont la vie coule paisiblement jusqu'au jour où il rentre chez lui et trouve sa compagne suicidée d'une balle à la tête. Survient alors un bouleversement chez Goda. Suite cet acte inexplicable il passe de la dépression à la rage, jusqu'à développer une fascination pour les armes à feu, tout en essayant de comprendre ce qui a pu amener sa fiancée à poser un geste aussi spontané. Son destin croisera celui de Chisato (Mano Kirina, un nom à retenir), jeune désespérée obsédée par la mort, faisant partie d'une bande de jeunes ultra-violents qui volent et se battent en attendant d'atteindre l'âge adulte. Passé à tabac par ces derniers, Goda décide de se venger et veut se procurer une arme à feu, ce qui ne fera qu'intensifier son goût pour la violence.

Évitant tous les clichés du film d'action, y compris l'histoire d'amour, les gros plans de têtes éclatées et les jugements de valeur, Bullet Ballet est une réflexion sur l'engourdissement émotionnel de l'humain face à son environnement hyper-stylisé, contrôlé et superficiel. Tous les protagonistes de ce film ont une chose en commun: ils veulent sentir et ressentir à tout prix, quelqu'en soit l'issue. Bullet Ballet est un film désespéré qui n'offre aucune solution immédiate, mais qui amène le spectateur, tout comme son auteur, à se voir dans une société où il est devenu un zombie bien intégré.

Sophie Auclair
Club Culture