
Son arrivée dans la demeure des Sauvagnac, et plus exactement les premiers contacts vécus avec le régent de la maison, sont difficiles et laborieux. Père de trois garçons - François, hanté par la peur d'être déshérité et rejeté du business familial, Frédéric, activement impliqué dans la politique et maire de la ville, et enfin Benjamin, cadet de la famille installé à Paris afin de concrétiser une carrière de comédien - Victor est l'exemple même du patriarche autoritaire. Fatigué et déçu par son ascendance, symptôme évident de son caractère rigoriste et intransigeant, Victor décide de prendre l'éducation de Martin en main et de placer en lui ses désirs refoulés. Ainsi, au cours de dix longues autres années, le " batard " de la famille Sauvagnac devra endurer maintes épreuves et se sentira toujours étranger au clan malgré l'affection que tente de lui donner, en vain, Lucie, épouse sexagénaire d'un homme égoïste qui ne semble l'avoir jamais aimée. Seul Benjamin, l'" huluberlu " de la famille, partage une certaine complicité avec son demi-frère et semble prêt à l'aider, l'exhortant à mener sa vie de jeune homme à sa manière.
Martin étouffe, enfermé dans ce huis-clos où seul le mal-être semble trouver refuge. Son départ précipité (plan de la caméra : Martin se rue à travers le jardin, ouvre la grande grille de l'allée de la maison, métaphoriquement comparée à la frontière qui le sépare de l'autre monde, l'extérieur, celui de la vie en tant que telle). Il s'évade.
Après quelques jours d'escapade à travers la nature, il est retrouvé dans un piteux état par la police. Il ne retournera chez les Sauvagnac pour rien au monde : direction Paris, sorties indépendance et liberté. Une grande question reste cependant en suspend : quelle est donc la cause de ce départ si soudain ?
Alice ( Juliette Binoche) n'a qu'une seule passion : le violon. Une visite tout à fait innatendue vient l'interrompre alors qu'elle est en pleine répétition, moment sacré du quotidien de la jeune artiste. C'est Martin qui apparaît au seuil de la porte de l'appartement, la tignasse hirsute, à la recherche de son frère.
Le jeune homme apparaît tel un intrus aux yeux d'Alice qui partage avec Benjamin une profonde amitié, mais Martin est accueilli par son frère à bras ouverts. Taciturne et introverti, la nature mystérieuse de Martin irrite le mauvais caractère d'Alice dès leur première entrevue.
Mais Martin, bel homme d'une vingtaine d'années, laisse vite son image de petit provincial et son passé derrière lui. La vie lui tend les bras. Rapidement, les choses changent et se bousculent, fruits de rencontres fortuites et d'une chance inouie. La construction de sa propre identité s'opère peu à peu... toute personne change, n'est-ce pas ? Même Alice...
Mystère et intrigue, deux maîtres-mots essentiels à la trame de l'histoire. Ce titre évocateur, Alice et Martin, laisse deviner bien des choses; amour coup de foudre découvert par deux êtres dont rien ne semblait les rassembler ? Détrompez-vous, cette histoire est loin d'être ordinaire. L'amour, bien entendu, la passion et ses débordements sont les principaux ingrédients de cette rencontre hasardeuse... sans oublier la tragédie. Pas seulement la tragédie sentimentale, non, tragédie dans son sens le plus universel où le mystère omniprésent à travers le film prend sa source. Pourquoi Martin apparaît-il comme un être si fragile psychologiquement ? C'est bien là que règne tout le mystère...
Juliette Binoche, interprète aux rôles difficiles, dégage une extraordinaire sensibilité et un naturel qui lui sied à ravir, magnifie le personnage d'une femme sûre et déterminée emplie d'une profonde humanité. Alice et Martin est pour cette actrice aux talents multiples synonyme de retrouvailles avec le réalisateur André Téchiné, avec qui elle a travaillé aux touts débuts de sa carrière dans Rendez-vous, en 1985. (Cette année metta aussi en vedette l'actrice française dans Je vous salue Marie, de Jean-Luc Godard et La vie de famille de Jacques Doillon.)
Alexis Loret, quant à lui, fait ses premiers pas au cinéma à travers ce premier long-métrage. Une grande carrière pour ce jeune homme de vingt-deux ans semble entamée.
Alice et Martin, chef d'oeuvre du brillant duo Alain Sarde, producteur et André Téchiné, réalisateur (Barocco, 1976, Hôtel des Amériques, 1981, Ma saison préférée, 1993, Les roseaux sauvages, 1994, Les voleurs, 1996 ) vivement recommandé à tout bon cinéphile...
Hélène Chauvin
Club-Culture